Le communisme n’existe pas en Russie
(Article publié en anglais dans The American Mercury,vol.XXXIV, avril 1935, inédit en français.)
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°1 - Septembre-Octobre 2002.
BOLCHEVISME = COMMUNISME ?1
Le mot communisme est maintenant sur toutes les lèvres. Certains
en parlent avec l’enthousiasme exagéré des néophytes, d’autres le
craignent et le condamnent comme une menace sociale. Mais je suis
presque sûre que ni ses admirateurs — la grande majorité d’entre eux —
ni ceux qui le dénoncent n’ont une idée très claire de ce qu’est
vraiment le «communisme» à la sauce bolchevik.
Si l’on veut en donner une définition très générale, le
communisme représente un idéal d’égalité et de fraternité humaine: il
considère l’exploitation de l’homme par l’homme comme la source de tout
esclavage et de toute oppression. L’inégalité économique conduit à
l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel.
Le communisme vise à créer une société où les classes seront
abolies, où sera instaurée la propriété commune des moyens de
production et de distribution. L’homme ne pourra jouir de la liberté,
de la paix et du bien-être que dans une communauté sans classes et
solidaire.
Mon objectif initial, en écrivant cet article, était de
comparer l’idéal communiste avec la façon dont il est appliqué en URSS,
mais je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une tâche impossible.
En réalité, le communisme n’existe pas en Russie. Pas un seul principe
communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par
le Parti communiste dans ce pays.
Aux yeux de certains, ma position semblera totalement absurde;
d’autres penseront que j’exagère grossièrement. Cependant je suis sûre
qu’un examen objectif de la situation russe actuelle convaincra le
lecteur honnête que je dis la vérité.
Intéressons-nous d’abord à l’idée fondamentale qui sous-tend
le prétendu «communisme» des bolcheviks. Leur idéologie ouvertement
centraliste, autoritaire, est fondée presque exclusivement sur la
coercition et la violence étatiques. Loin d’être fondé sur la libre
association, il s’agit d’un communisme étatique obligatoire. On doit
garder cela en mémoire si l’on veut comprendre la méthode utilisée par
l’État soviétique pour appliquer ses projets et leur donner un petit
air «communiste».
NATIONALISATION OU SOCIALISATION ?
La première condition pour que se réalise le communisme est la socialisation
des terres, des outils de production et de la distribution. On
socialise la terre et les machines, pour qu’elles soient utilisées par
des individus ou des groupes, en fonction de leurs besoins. En Russie,
la terre et les moyens de production ne sont pas socialisés mais nationalisés.Le
terme de nationalisation est trompeur, car ce mot n’a aucun contenu. En
réalité, la richesse nationale n’existe pas. La «nation» est une entité
trop abstraite pour «posséder» quoi que ce soit. Soit la propriété est
individuelle, soit elle est partagée par un groupe d’individus; elle
repose toujours sur une réalité quantitativement définissable.
Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu, ni à un groupe,
il est ou nationalisé ou socialisé. S’il est nationalisé, il appartient
à l’État; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en
disposer selon son bon plaisir. Mais si un bien est socialisé, chaque
individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui
que ce soit.
En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution
ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au
gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins
de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Ce statut n’a
absolument rien de communiste.
La structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste
que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources
d’existence sont la propriété du gouvernement central; celui-ci dispose
du monopole absolu du commerce extérieur; les imprimeries lui
appartiennent: chaque livre, chaque feuille de papier imprimé est une
publication officielle. En clair, le pays et tout ce qu’il contient
sont la propriété de l’État, comme cela se passait auparavant, au temps
des tsars. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme
certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de
petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques,
sont uniquement tolérés : à tout moment le gouvernement peut exercer
son droit indiscuté à s’en saisir par simple décret.
Une telle situation relève du capitalisme d’État, mais il serait extravagant d’y déceler quoi que ce soit de communiste.
PRODUCTION ET CONSOMMATION
Tournons-nous maintenant vers la production et la consommation,
leviers de toute existence. Peut-être y dénicherons-nous une dose de
communisme qui justifierait que nous utilisions le terme «communiste»
pour décrire la vie en URSS, du moins à une certaine échelle.
J’ai déjà fait remarquer que la terre et les outils de
production sont propriété de l’État. Les méthodes de production et les
quantités qui doivent être produites par chaque industrie dans chaque
atelier, chaque fabrique, chaque usine, sont déterminées par l’État,
par le gouvernement central — qui siège à Moscou — à travers ses
différents organes.
L’URSS est un pays très étendu qui couvre environ un sixième
de la surface de la Terre. Abritant une population composite de 165
millions d’habitants, elle comporte plusieurs grandes Républiques,
différentes ethnies et nationalités, et chaque région a ses besoins et
intérêts particuliers. Certes, la planification industrielle et
économique a une importance vitale pour le bien-être d’une communauté.
Le véritable communisme — l’égalité économique entre les
hommes et entre les communautés — exige que chaque communauté organise
la planification la meilleure et la plus efficace, en se fondant sur
ses nécessités et possibilités locales. Une telle planification repose
sur la liberté complète de chaque communauté de produire et de disposer
de ses produits selon ses besoins, besoins qu’elle doit fixer elle-même
: chaque communauté doit échanger son surplus avec d’autres communautés
indépendantes sans que nulle autorité externe n’intervienne.
Telle est la nature fondamentale du communisme sur le plan
politique et économique. Cela ne peut pas fonctionner ni être possible
sur d’autres bases. Le communisme est nécessairement libertaire.
Anarchiste.
On ne décèle pas la moindre trace d’un tel communisme — du
moindre communisme — en Russie soviétique. En fait, la seule allusion à
une telle organisation est considérée comme un crime là-bas, et toute
tentative de la mettre en pratique serait punie de mort.
La planification industrielle, ainsi que tous les processus de
production et de distribution, se trouve entre les mains du
gouvernement central. Le Conseil économique suprême est uniquement
soumis à l’autorité du Parti communiste.
Il est totalement indépendant de la volonté ou des souhaits
des gens qui forment l’Union des républiques socialistes soviétiques.
Son travail est conditionné par les politiques et les décisions du
Kremlin. C’est pourquoi la Russie soviétique a exporté d’énormes
quantités de blé et d’autres céréales tandis que de vastes régions dans
le sud et le sud-est de la Russie étaient frappées par la famine, au
point que plus de deux millions de personnes sont mortes de faim en
1932 et 1933.
La «raison d’État » est entièrement responsable de cette
situation. Cette expression a toujours servi à masquer la tyrannie,
l’exploitation et la détermination des dirigeants à prolonger et
perpétuer leur domination.
En passant, je signalerai que, malgré la famine qui a affecté
tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour
vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement à
développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des
objectifs militaires.
Il en est de même pour la distribution et toutes les autres
formes d’activité. Non seulement les bourgs et les villes, mais toutes
les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées
d’existence indépendante. Puisqu’elles ne sont que de simples vassales
de Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont
conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la «dictature du
prolétariat» à Moscou. Pire: la vie de chaque localité, et même de
chaque individu, dans les prétendues républiques «socialistes» est
gérée dans le moindre détail par la «ligne générale» fixée par le
«centre». En d’autres termes, par le Comité central et le Bureau
politique du Parti, tous deux contrôlés d’une main de fer par un seul
homme. Comment certains peuvent appeler communisme cette dictature,
cette autocratie plus puissante et plus absolue que celle de n’importe
quel tsar, cela dépasse mon imagination.
LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS
Examinons maintenant comment le «communisme» bolchevik influence la vie des masses et de l’individu.
Certains naïfs croient qu’au moins quelques caractéristiques du
communisme ont été introduites dans la vie du peuple russe. Je
souhaiterais que cela fût vrai, car ce serait un gage d’espoir, la
promesse d’un développement potentiel dans cette direction.
Malheureusement, dans aucun des aspects de la vie soviétique, ni dans
les relations sociales ni dans les relations individuelles, on n’a
jamais tenté d’appliquer les principes communistes sous une forme ou
sous une autre. Comme je l’ai souligné auparavant, le fait même de
suggérer que le communisme puisse être libre et volontaire est tabou en
Russie. Une telle conception est considérée comme
contre-révolutionnaire et relève de la haute trahison contre
l’infaillible Staline et le sacro-saint Parti «communiste».
Mettons de côté, un instant, le communisme libertaire,
anarchiste. On ne trouve même pas la moindre trace, dans la Russie
soviétique, d’une manifestation quelconque de communisme d’État, fût-ce
sous une forme autoritaire, comme le révèle l’observation des faits de
la vie quotidienne dans ce pays.
L’essence du communisme, même de type coercitif, est l’absence
de classes sociales. L’introduction de l’égalité économique constitue
la première étape. Telle a été la base de toutes les philosophies
communistes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects.
Leur objectif commun était d’assurer la justice sociale; toutes
affirmaient qu’on ne pouvait parvenir à la justice sociale sans établir
l’égalité économique. Même Platon, qui prévoyait l’existence de
différentes catégories intellectuelles et morales dans sa République,
s’était prononcé en faveur de l’égalité économique absolue, car les
classes dirigeantes ne devaient pas y jouir de droits ou de privilèges
plus importants que ceux situés en bas de l’échelle sociale.
La Russie soviétique représente le cas exactement opposé. Le
bolchevisme n’a pas aboli les classes en Russie: il a seulement inversé
leurs relations antérieures. En fait, il a même aggravé les divisions
sociales qui existaient avant la Révolution.
RATIONS ET PRIVILÈGES
Lorsque je suis retournée en Russie en janvier 1920, j’ai
découvert d’innombrables catégories économiques, fondées sur les
rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Le marin recevait
la meilleure ration, supérieure en qualité, en quantité et en variété à
la nourriture que mangeait le reste de la population. C’était
l’aristocrate de la Révolution ; sur le plan économique et social, tous
considéraient qu’il appartenait aux nouvelles classes privilégiées.
Derrière lui venait le soldat, l’homme de l’Armée Rouge, qui recevait
une ration bien moindre, et moins de pain. Après le soldat on trouvait
l’ouvrier travaillant dans les industries d’armement; puis les autres
ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qualifiés, artisans, manœuvres,
etc.
Chaque catégorie recevait un peu moins de pain, de matières
grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu’il y en
avait). Les membres de l’ancienne bourgeoisie, classe officiellement
abolie et expropriée, appartenaient à la dernière catégorie économique
et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d’entre eux ne pouvaient
avoir ni travail ni logement, et personne ne se souciait de la façon
dont ils allaient survivre, sans se mettre à voler ou à rejoindre les
armées contre-révolutionnaires ou les bandes de pillards.
Le possesseur d’une carte rouge, membre du Parti communiste,
occupait une place située au-dessus de tous ceux que je viens de
mentionner. Il bénéficiait d’une ration spéciale, pouvait manger dans
la stolovaya(cantine) du Parti et avait le droit, surtout s’il
était recommandé par un responsable plus élevé, à des sous-vêtements
chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d’autres articles
de valeur. Les bolcheviks les plus éminents disposaient de leurs
propres restaurants, auxquelles les militants de base n’avaient pas
accès. A Smolny, qui abritait alors le quartier général du gouvernement
de Petrograd, il existait deux restaurants, une pour les communistes
les mieux placés, une autre pour les bolcheviks moins importants.
Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véritable autocrate
du District du Nord, ainsi que d’autres membres du gouvernement
prenaient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autrefois le meilleur
hôtel de la ville, devenu la première Maison du Soviet, où ils vivaient
avec leurs familles.
Plus tard je constatai une situation identique à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa — dans toute la Russie soviétique.
Voilà ce qu’était le «communisme» bolchevik. Ce système eut des
conséquences désastreuses: il suscita l’insatisfaction, le ressentiment
et l’hostilité dans tout le pays; il provoqua des sabotages dans les
usines et les campagnes, des grèves et des révoltes incessantes.
«L’homme ne vit pas que de pain», paraît-il. C’est vrai, mais il meurt
s’il n’a rien à manger. Pour l’homme de la rue, pour les masses russes
qui avaient versé leur sang en espérant libérer leur pays, le système
différencié de rations symbolisait le nouveau régime. Le bolchevisme
représentait pour eux un énorme mensonge, car il n’avait pas tenu sa
promesse d’instaurer la liberté ; en effet, pour eux la liberté
signifiait la justice sociale et l’égalité économique. L’instinct des
masses les trompe rarement ; dans ce cas il s’avéra prophétique.
Pourquoi s’étonner par conséquent que l’enthousiasme général pour la
révolution se soit rapidement transformé en déception et amertume,
hostilité et haine? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints
à moi: «Cela nous est égal de travailler dur et d’avoir faim. C’est
l’injustice qui nous révolte. Si un pays est pauvre, s’il y a peu de
pain, alors partageons entre tous le peu qu’il y a, mais partageons-le
de façon équitable. Actuellement, la situation est la même qu’avant la
révolution ; certains reçoivent beaucoup, d’autres moins, et d’autres
rien du tout.»
L’inégalité et les privilèges créés par les bolcheviks ont
rapidement eu des conséquences inévitables: ce système a approfondi les
antagonismes sociaux ; il a éloigné les masses de la Révolution,
paralysé leur intérêt pour elle, étouffé leurs énergies et contribué à
anéantir tous les projets révolutionnaires.
Ce système inégalitaire fondé sur des privilèges s’est renforcé, perfectionné et sévit encore aujourd’hui.
La révolution russe était, au sens le plus profond, un
bouleversement social : sa tendance fondamentale était libertaire, son
but essentiel l’égalité économique et sociale. Bien avant la révolution
d’octobre-novembre 1917, le prolétariat urbain avait commencé à
s’emparer des ateliers, des fabriques et des usines, pendant que les
paysans expropriaient les grandes propriétés et cultivaient les terres
en commun. Le développement continu de la révolution dans une direction
communiste dépendait de l’unité des forces révolutionnaires et de
l’initiative directe, créatrice, des masses laborieuses. Le peuple
était enthousiasmé par les grands objectifs qu’il avait devant lui ; il
s’appliquait passionnément, énergiquement, à reconstruire une nouvelle
société. En effet, seuls ceux qui avaient été exploités pendant des
siècles étaient capables de trouver librement le chemin vers une
société nouvelle, régénérée.
Mais les dogmes bolcheviks et l’étatisme «communiste» ont
constitué un obstacle fatal aux activités créatrices du peuple. La
caractéristique fondamentale de la psychologie bolchevik était sa
méfiance envers les masses. Les théories marxistes, qui voulaient
exclusivement concentrer le pouvoir entre les mains du Parti,
aboutirent rapidement à la disparition de toute collaboration entre les
révolutionnaires, à l’élimination brutale et arbitraire des autres
partis et mouvements politiques. La politique bolchevique aboutit à
éliminer le moindre signe de mécontentement, à étouffer les critiques
et les opinions indépendantes, ainsi qu’à écraser les efforts ou
initiatives populaires. La centralisation de tous les moyens de
production entre les mains de la dictature communiste handicapa les
activités économiques et industrielles du pays. Les masses ne purent
façonner la politique de la Révolution, ni prendre part à
l’administration de leurs propres affaires. Les syndicats étaient
étatisés et se contentaient de transmettre les ordres du gouvernement.
Les coopératives populaires — instrument essentiel de la solidarité
active et de l’entraide entre villes et campagnes — ont été liquidées,
les soviets de paysans et d’ouvriers vidés de leur contenu et
transformés en comités de béni-oui-oui. Le gouvernement s’est mis à
contrôler tous les domaines de la vie sociale. On a créé une machine
bureaucratique inefficace, corrompue et brutale. En s’éloignant du
peuple, la révolution s’est condamnée à mort ; et au-dessus de tous
planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.
Tel était le communisme des «bolcheviks» au cours des
premières étapes de la révolution. Chacun sait qu’il provoqua la
paralysie complète de l’industrie, de l’agriculture et des transports.
C’était la période du «communisme de guerre», de la conscription
paysanne et ouvrière, de la destruction totale des villages paysans par
l’artillerie bolchevik — toutes ces mesures sociales et économiques qui
ont abouti à la terrible famine de 1921.
QU’EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921?
Qu’en est-il aujourd’hui? Le «communisme» a-t-il changé de
nature ? Est-il véritablement différent du «communisme» de 1921 ? A mon
grand regret je suis obligée d’affirmer que, malgré toutes les
décisions politiques et les mesures économiques bruyamment annoncées,
le bolchevisme «communiste» est fondamentalement le même qu’en 1921.
Aujourd’hui la paysannerie, dans la Russie soviétique, est
entièrement dépossédée de sa terre. Les sovkhozes sont des fermes
gouvernementales sur lesquelles les paysans travaillent en échange d’un
salaire, exactement comme l’ouvrier dans une usine. Les bolcheviks
appellent cela «l’industrialisation» de l’agriculture, la
«transformation du paysan en prolétaire». Dans le kolkhoze, la terre
n’appartient que nominalement au village. En fait, elle est la
propriété de l’Etat. Celui-ci peut à tout moment — et il le fait
souvent — réquisitionner les membres du kolkhoze et leur ordonner de
partir travailler dans d’autres régions ou les exiler dans de lointains
villages parce qu’ils n’ont pas obéi à ses ordres. Les kolkhozes sont
gérés collectivement mais le contrôle gouvernemental est tel que la
terre a été en fait expropriée par l’État. Celui-ci fixe les impôts
qu’il veut; il décide du prix des céréales ou des autres produits qu’il
achète. Ni le paysan individuel ni le village soviétique n’ont leur mot
à dire. Imposant de nombreux prélèvements et emprunts étatiques
obligatoires, le gouvernement s’approprie les produits des kolkhozes.
Il s’arroge également le droit, en invoquant des délits réels ou
supposés, de les punir en réquisitionnant toutes leurs céréales.
On s’accorde à dire que la terrible famine de 1921 a été provoquée surtout par la razverstka,l’expropriation
brutale en vogue à l’époque. C’est à cause de cette famine, et de la
révolte qui en résulta, que Lénine décida d’introduire la Nep — la
Nouvelle politique économique — qui limita les expropriations menées
par l’État et permit aux paysans de disposer de certains de leurs
surplus pour leur propre usage. La Nep améliora immédiatement les
conditions économiques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut
déclenchée par des méthodes «communistes» semblables : la volonté
d’imposer la collectivisation.
On retrouva la même situation qu’en 1921, ce qui força Staline
à réviser un peu sa politique. Il comprit que le bien-être d’un pays,
surtout à dominante agraire comme la Russie, dépend principalement de
la paysannerie. Le slogan fut lancé : il fallait donner au paysan la
possibilité d’accéder à un «bien-être» plus grand. Cette «nouvelle»
politique n’est qu’une astuce, un répit temporaire pour le paysan. Elle
n’est pas plus communiste que la précédente politique agricole. Depuis
le début de la dictature bolchevik, l’État n’a fait que poursuivre
l’expropriation, avec plus ou moins d’intensité, mais toujours de la
même manière ; il dépouille la paysannerie en édictant des lois
répressives, en employant la violence, en multipliant chicaneries et
représailles, en édictant toutes sortes d’interdictions, exactement
comme aux pires jours du tsarisme et de la première guerre. La
politique actuelle n’est qu’une variante du «communisme de guerre» de
1920-1921 — avec de plus en plus de «guerre» (de répression armée) et
de moins en moins de «communisme». Son «égalité» est celle d’un
pénitencier; sa «liberté» celle d’un groupe de forçats enchaînés. Pas
étonnant que les bolcheviks affirment que la liberté est un préjugé
bourgeois.
Les thuriféraires de l’Union soviétique insistent sur le fait
que le «communisme de guerre» était justifié au début de la Révolution,
à l’époque du blocus et des fronts militaires. Mais plus de seize
années ont passé. Il n’y a plus ni blocus, ni combats sur les fronts,
ni contre-révolution menaçante. Tous les grands États du monde ont
reconnu l’URSS. Le gouvernement soviétique insiste sur sa bonne
volonté envers les États bourgeois, sollicite leur coopération et
commerce beaucoup avec eux. Il entretient même des relations amicales
avec Mussolini et Hitler, ces fameux champions de la liberté. Il aide
le capitalisme à faire face à ses tempêtes économiques en achetant des
millions de dollars de marchandises et en lui ouvrant de nouveaux
marchés.
Voici donc, dans les grandes lignes, ce que la Russie
soviétique a accompli durant les dix-sept années qui ont suivi la
révolution. Mais en ce qui concerne le communisme proprement dit, le
gouvernement bolchevik suit exactement la même politique qu’auparavant.
Il a effectué quelques changements politiques et économiques
superficiels, mais fondamentalement il s’agit toujours du même État,
fondé sur le même principe de violence et de coercition et qui emploie
les mêmes méthodes de terreur et de contrainte que pendant la période
1920-1921.
LA MULTIPLICATION DES CLASSES
Il existe davantage de classes en Russie soviétique aujourd’hui
qu’en 1917, et que dans la plupart des autres pays. Les bolcheviks ont
créé une vaste bureaucratie soviétique qui jouit de privilèges spéciaux
et d’une autorité quasiment illimitée sur les masses ouvrières et
paysannes. Cette bureaucratie est elle-même commandée par une classe
encore plus privilégiée de «camarades responsables» — la nouvelle
aristocratie soviétique.
La classe ouvrière est divisée et sub-divisée en une multitude de catégories: les oudarniki(les
troupes de choc des travailleurs, à qui l’on accorde différents
privilèges), les «spécialistes», les artisans, les simples ouvriers et
les manœuvres. Il y a les «cellules» d’usines, les comités d’usines,
les pionniers, les komsomols, les membres du Parti, qui tous jouissent
d’avantages matériels et d’une parcelle d’autorité.
Il existe aussi la vaste classe des lishenti,les
personnes privées de droits civiques, dont la plupart n’ont pas la
possibilité de travailler, ni le droit de vivre dans certains endroits
: elles sont pratiquement privées de tout moyen d’existence. Le fameux
«carnet» de l’époque tsariste, qui interdisait aux juifs de vivre dans
certaines régions du pays, a été réinstauré pour toute la population
grâce à la création du nouveau passeport soviétique.
Au-dessus de toutes ces classes, règne la Guépéou, institution
redoutée, secrète, puissante et arbitraire, véritable gouvernement à
l’intérieur du gouvernement. La Guépéou à son tour possède ses propres
catégories sociales. Elle a ses forces armées, ses établissements
commerciaux et industriels, ses lois et ses règlements, et dispose
d’une vaste armée d’esclaves : la population pénitentiaire. Même dans
les prisons et les camps de concentration, on trouve différentes
classes bénéficiant de privilèges spéciaux.
Dans l’industrie règne le même genre de communisme que dans
l’agriculture. Un système Taylor soviétisé fonctionne dans toute la
Russie, combinant des normes de qualité très basses et le travail à la
pièce — système le plus intensif d’exploitation et de dégradation
humaine, et qui suscite d’innombrables différences de salaires et de
rémunérations.
Les paiements se font en argent, en rations, en réductions sur
les charges (loyers, électricité, etc.), sans parler des primes et des
récompenses spéciales pour les oudarniki.En clair, c’est le salariatqui fonctionne en Russie.
Ai-je besoin d’ajouter qu’un système économique fondé sur le
salariat ne peut avoir le moindre lien avec le communisme et en est
l’antithèse absolue?
UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE
Telles sont les principales caractéristiques du système
soviétique actuel. Il faut faire preuve d’une naïveté impardonnable, ou
d’une hypocrisie encore plus inexcusable, pour prétendre, comme le font
les zélateurs du bolchevisme, que le travail forcé en Russie démontre
les capacités «d’auto-organisation des masses dans le domaine de la
production».
Étrangement, j’ai rencontré des individus apparemment
intelligents qui prétendent que, grâce à de telles méthodes, les
bolcheviks «sont en train de construire le communisme». Apparemment
certains croient que construire une nouvelle société consiste à
détruire brutalement, physiquement et moralement, les plus hautes
valeurs de l’humanité. D’autres prétendent que la route de la liberté
et de la coopération passe par l’esclavage des ouvriers et
l’élimination des intellectuels. Selon eux, distiller le poison de la
haine et de l’envie, instaurer un système généralisé d’espionnage et de
terreur, constitue la meilleure façon pour l’humanité de se préparer à
l’esprit fraternel du communisme !
Je suis évidemment en total désaccord avec ces conceptions.
Rien n’est plus pernicieux que d’avilir un être humain et d’en faire le
rouage d’une machine sans âme, de le transformer en serf, en espion ou
en victime de cet espion. Rien n’est plus corrupteur que l’esclavage et
le despotisme.
L’absolutisme politique et la dictature ont de nombreux points
communs : les moyens et les méthodes utilisés pour atteindre un but
donné finissent par devenir l’objectif. L’idéal du communisme, du
socialisme, a cessé depuis longtemps d’inspirer les chefs bolcheviks.
Le pouvoir et le renforcement du pouvoir sont devenus leur seul but.
Mais la soumission abjecte, l’exploitation et l’avilissement des hommes
ont transformé la mentalité du peuple.
La nouvelle génération est le produit des principes et
méthodes bolcheviks, le résultat de seize années de propagation
d’opinions officielles, seules opinions permises dans ce pays. Ayant
grandi dans un régime où toutes les idées et les valeurs sont édictées
et contrôlées par l’État, la jeunesse soviétique sait peu de choses sur
la Russie elle-même, et encore moins sur les autres pays. Cette
jeunesse compte de nombreux fanatiques aveugles, à l’esprit étroit et
intolérant, elle est privée de toute perception morale, dépourvue du
sens de la justice et du droit. A cet élément vient s’ajouter
l’influence de la vaste classe des carriéristes, des arrivistes et des
égoïstes éduqués dans le dogme bolchevik : «La fin justifie les
moyens.» Néanmoins il existe des exceptions dans les rangs de la
jeunesse russe. Un bon nombre d’entre eux sont profondément sincères,
héroïques et idéalistes. Ils voient et sentent la force des idéaux que
revendique bruyamment le Parti. Ils se rendent compte que les masses
ont été trahies. Ils souffrent profondément du cynisme et du mépris que
le Parti prône envers toute émotion humaine. La présence des komsomols
dans les prisons politiques soviétiques, les camps de concentration et
l’exil, et les risques incroyables que certains d’entre eux prennent
pour s’enfuir de ce pays prouvent que la jeune génération n’est pas
seulement composée d’individus serviles ou craintifs. Non, toute la
jeunesse russe n’a pas été transformée en pantins, en fanatiques, ou en
adorateurs du trône de Staline et du mausolée de Lénine.
La dictature est devenue une nécessité absolue pour la survie
du régime. Car là où règnent un système de classes et l’inégalité
sociale, l’État doit recourir à la force et à la répression. La
brutalité d’un tel régime est toujours proportionnelle à l’amertume et
au ressentiment qu’éprouvent les masses. La terreur étatique est plus
forte en Russie soviétique que dans n’importe quel pays du monde
civilisé actuel, parce que Staline doit vaincre et réduire en esclavage
une centaine de millions de paysans entêtés. C’est parce que le peuple
hait le régime que le sabotage industriel est aussi développé en
Russie, que les transports sont aussi désorganisés après plus de seize
années de gestion pratiquement militarisée ; on ne peut expliquer
autrement la terrible famine dans le Sud et le Sud-Est, en dépit des
conditions naturelles favorables, malgré les mesures les plus sévères
prises pour obliger les paysans à semer et récolter, et malgré
l’extermination et la déportation de plus d’un million de paysans dans
les camps de travail forcé.
La dictature bolchevik incarne une forme d’absolutisme qui
doit sans cesse se durcir pour survivre, qui supprime toute opinion
indépendante et toute critique dans le Parti, à l’intérieur même de ses
cercles les plus élevés et les plus fermés. Il est significatif, par
exemple, que les bolcheviks et leurs agents, stipendiés ou bénévoles,
ne cessent d’assurer au reste du monde que «tout va bien en Russie
soviétique» et que «la situation s’améliore constamment». Ce type de
discours est aussi crédible que les propos pacifistes que tient Hitler,
alors qu’il accroît frénétiquement sa force militaire.
PRISE D’OTAGES ET PATRIOTISME
Loin de s’adoucir, la dictature est chaque jour plus
impitoyable. Le dernier décret contre les prétendus
contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait
convaincre même certains des plus ardents thuriféraires des miracles
accomplis en Russie. Ce décret renforce les lois déjà existantes contre
toute personne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter
l’infaillibilité de la Sainte Trinité — Marx-Lénine-Staline. Et les
effets de ce décret sont encore plus drastiques et cruels contre toute
personne jugée coupable. Certes, la prise d’otages n’est pas une
nouveauté en Union soviétique. On la pratiquait déjà lorsque je suis
revenue vivre pendant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera
Figner ont protesté en vain contre cette tache noire sur l’écusson de
la révolution russe. Maintenant, au bout de dix-sept années de
domination bolchevik, le pouvoir a jugé nécessaire d’édicter un nouveau
décret. Non seulement, il renoue avec la pratique de la prise d’otages,
mais il punit cruellement tout adulte appartenant à la famille du
criminel — supposé ou réel. Voici comment le nouveau décret définit la
trahison envers l’État : «tout acte commis par un citoyen de l’URSS et
qui nuit aux forces armées de l’URSS, à l’indépendance ou à
l’inviolabilité du territoire, tel que l’espionnage, la trahison de
secrets militaires ou de secrets d’État, le passage à l’ennemi, la
fuite ou le départ en avion vers un pays étranger».
Les traîtres ont bien sûr toujours été fusillés. Ce qui rend
ce nouveau décret encore plus terrifiant c’est la cruelle punition
qu’il exige pour tout individu vivant avec la malheureuse victime ou
qui lui apporte de l’aide, que le «complice» soit au courant du délit
ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même
fusillé, perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il
a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime
pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau,
collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront
aux hommes de main de l’État russe l’infortuné parent qui a offensé les
Soviets.
Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute
subsistant encore à propos de l’existence du communisme en Russie. Ce
texte juridique ne prétend même plus défendre l’internationalisme et
les intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est
maintenant transformé en une chanson païenne qui vante la patrie et que
la presse soviétique servile encense bruyamment: « La défense de la
Patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre
elle, qui la trahit, doit être éliminé.»
Il est désormais évident que la Russie soviétique est, sur le
plan politique, un régime de despotisme absolu et, sur le plan
économique, la forme la plus grossière du capitalisme d’État.
Emma Goldman