Le FSM de Berkeley
Malgré
sa naïveté, ses confusions et le manque de contrôle rigoureux sur ses
délégués, le FSM est un bon exemple des tendances spontanées vers
l’auto-organisation pratique qui apparaissent dans une situation
radicale. Une vingtaine de comités se sont formées pour coordonner
l’impression, les communiqués de presse, l’assistance judiciaire, pour
se débrouiller à trouver de la nourriture, des haut-parleurs et
d’autres choses nécessaires, ou pour trouver des volontaires ayant
signalé leurs compétences et leur disponibilité pour des tâches
diverses. Par le moyen des réseaux téléphoniques (chacun appelle dix
autres, dont chacun doit appeler à son tour dix autres...), il était
possible de contacter à bref délai plus de vingt mille étudiants.
Mais au-delà des seules questions d’efficacité pratique, et même
au-delà des questions politiques apparentes, les révoltés perçaient
toute la façade spectaculaire et goûtaient un peu de la vie réelle, de
la communauté réelle. Un des participants a estimé que dans l’espace de
quelques mois il est parvenu à connaître, ne fût-ce que vaguement, deux
ou trois mille personnes - cela dans une université qui était notoire
pour avoir “transformé les gens en numéros”. Un autre participant a
écrit d’une manière émouvante : “Affrontant une institution apparemment
destinée à nous frustrer en dépersonnalisant et en bloquant la
communication, une institution qui manquait d’humanité, de grâce et de
sensibilité, nous avons trouvé, florissant en nous-mêmes, la présence
dont nous protestions au fond l’absence.”(4)
Une situation radicale doit prendre de l’ampleur, ou échouer. Dans
certains cas exceptionnels un lieu particulier peut servir de base
permanente, ou au moins sur le long terme, de foyer pour la
coordination, ou de refuge contre la répression. Sanrizuka - zone
rurale près de Tokyo qui était occupée par les agriculteurs dans les
années 70 dans le but de bloquer la construction d’un nouvel aéroport -
a été défendu avec tant d’acharnement et tant de succès pendant tant
d’années qu’elle s’est transformé en quartier général de diverses
luttes dans tout le pays. Mais un lieu fixe favorise la manipulation,
la surveillance et la répression, et le fait d’y être cloué pour le
défendre interdit la liberté de mouvement. Les situations radicales se
caractérisent toujours par beaucoup de circulation : Alors qu’un
certain nombre de gens convergent sur les endroits clé pour voir ce qui
arrive, d’autres se déploient de là dans toutes les directions pour
étendre la contestation à d’autres régions.
Une mesure simple mais essentielle dans n’importe quelle action
radicale, c’est que les participants communiquent ce qu’ils font
réellement, et disent pourquoi ils le font. Même s’ils n’ont pas fait
grand-chose, une telle communication est exemplaire en elle-même. En
plus du fait qu’elle relance le jeu sur une plus large échelle et
incite à la participation d’autres gens, elle permet de dépasser la
dépendance habituelle vis-à-vis des rumeurs, des informations
médiatiques ou des porte-parole non contrôlés.
Cette communication est également un pas essentiel vers
l’auto-clarification. La proposition d’émettre un communiqué commun
entraîne des choix concrets : Nous voulons communiquer avec qui ? Dans
quel but ? Qui s’intéresse à ce projet ? Qui est d’accord avec cette
déclaration ? Qui n’est pas d’accord ? Sur quels points ? Tout cela
peut mener à une polarisation, dans la mesure où les gens envisagent
les développements possibles de la situation, se mettent au clair, et
se regroupent avec ceux qui pensent comme eux pour poursuivre divers
projets.
Une telle polarisation clarifie la situation pour tout le monde. Chaque
tendance reste libre de s’exprimer et de mettre ses idées en pratique,
et les résultats peuvent se distinguer plus clairement que si des
stratégies contradictoires étaient confondues dans des compromis où
tout est réduit au plus petit dénominateur commun. Quand les gens
prendront conscience de la nécessité de se coordonner, ils le feront.
En attendant, la prolifération d’individus autonomes est bien plus
fructueuse que cette “unité” superficielle et ordonnée d’en haut qui
est toujours vivement recommandée par les bureaucrates.
Le fait d’être nombreux rend parfois possible des actions qui seraient
imprudentes pour des individus isolés. Et certaines actions collectives
(des grèves ou des boycotts, par exemple) exigent que les gens agissent
à l’unisson, ou au moins qu’ils n’aillent pas à l’encontre d’une
décision majoritaire. Mais les individus ou les petits groupes peuvent
se charger directement de beaucoup d’autres matières. Mieux vaut battre
le fer pendant qu’il est chaud que perdre son temps à essayer de
réfuter les objections de masses de spectateurs qui restent encore sous
l’emprise des manipulateurs.
Les petits groupes sont bien en droit de choisir leurs propres
collaborateurs : Des projets précis peuvent exiger des capacités
précises ou un accord étroit entre les participants. Par contre, une
situation radicale ouvre des possibilités plus grandes pour un plus
grand nombre. En simplifiant les questions fondamentales et en
permettant de dépasser les séparations habituelles, elle rend des
masses de gens ordinaires capables de réaliser des tâches qu’ils
auraient été incapables de seulement imaginer la semaine précédente. De
toute façon, seules les masses auto-organisées peuvent réaliser de
telles tâches, personne ne peut le faire à leur place.
Quel est le rôle des minorités radicales dans une telle situation ? Il
est clair qu’elles ne doivent pas prétendre représenter ou conduire le
peuple. Mais par contre il est absurde de déclarer, au motif qu’il faut
éviter la hiérarchie, qu’elles doivent immédiatement “se dissoudre dans
les masses” et cesser d’exprimer leurs propres vues ou de mettre en
oeuvre leurs propres projets. Elles ne doivent pas faire moins que les
individus ordinaires qui font partie de ces “masses”, qui doivent
exprimer leurs vues et mettre en oeuvre leurs projets, faute de quoi
rien n’arriverait jamais. En pratique, les radicaux qui prétendent
craindre de “dire aux gens ce qu’ils doivent faire”, ou “d’agir à la
place des travailleurs”, finissent généralement soit par ne rien faire,
soit par déguiser la répétition interminable de leur idéologie en
“comptes rendus des discussions entre quelques travailleurs”.
Les situationnistes en Mai 1968
Les
situationnistes et les Enragés eurent en Mai 1968 une pratique bien
plus lucide et bien plus franche. Pendant les premiers trois ou quatre
jours de l’occupation de la Sorbonne (14-17 mai) ils ont exprimé
ouvertement leurs vues sur les tâches de l’assemblée et du mouvement en
général. De ce fait, un des Enragés, René Riesel, fut élu au premier
Comité d’occupation. Comme les autres délégués, il fut réélu le
lendemain.
Riesel et un des délégués - il semble que tous les autres se soient
esquivés sans respecter leurs engagements - ont essayé de mettre en
pratique les deux mesures qu’ils avaient préconisées, à savoir le
maintien de la démocratie totale à la Sorbonne et la diffusion la plus
large des appels pour l’occupation des usines et la formation des
conseils ouvriers. Mais à partir du moment où l’assemblée eut toléré à
de nombreuses reprises que son Comité d’occupation soit foulé aux pieds
par diverses bureaucraties gauchistes non élues, et puisqu’elle
refusait de faire sien l’appel pour les conseils ouvriers (refusant
ainsi d’encourager les ouvriers à faire ce que cette assemblée faisait
déjà à la Sorbonne), les Enragés et les situationnistes l’ont quitté
pour continuer leur agitation de façon indépendante.
Il n’y avait rien de non-démocratique dans ce départ : l’assemblée de
la Sorbonne restait libre de faire comme bon lui semblait. Mais
puisqu’elle négligeait de répondre aux tâches urgentes imposées par la
situation et qu’elle contredisait même ses propres prétentions à la
démocratie, les situationnistes estimèrent qu’elle ne pouvait plus être
considérée comme une plaque tournante du mouvement. Leur diagnostic fût
confirmé par l’écroulement ultérieur du semblant même de démocratie
participative qui existait à la Sorbonne : Après leur départ,
l’assemblée ne connût plus d’élections et revint à la forme gauchiste
typique, à savoir la direction par des bureaucrates auto-désignés,
suivis par des masses passives.
Alors que ces événements se déroulaient entre quelques milliers de gens
à la Sorbonne, des millions de travailleurs occupaient leurs usines
partout dans le pays (d’où l’absurdité de qualifier Mai 1968 de
“mouvement étudiant”). Les situationnistes, les Enragés et quelques
dizaines d’autres révolutionnaires conseillistes ont constitué le
Conseil pour le Maintien des Occupations (C.M.D.O.), dans le but
d’encourager ces travailleurs à se passer des bureaucrates
syndicalistes et à se mettre directement en relation pour réaliser les
possibilités radicales qui étaient en germes dans leur action.(5)
L’ouvriérisme est dépassé, mais la position des ouvriers est toujours centrale
“L’indignation vertueuse est un stimulant puissant, mais un régime dangereux. Gardez à l’esprit l’ancien proverbe : ‘La colère est mauvaise conseillère’. (...) Quand votre sympathie est émue par les souffrances des personnes dont vous ne savez rien sauf qu’elles sont maltraitées, votre indignation généreuse leur attribue toutes sortes de vertus, et toutes sortes de vices à ceux qui les oppriment. Mais la vérité brutale, c’est que les gens maltraités sont pires que les gens bien traités.”
George Bernard Shaw, Guide de la Femme intelligente en présence du socialisme et du capitalisme
“Nous abolirons les esclaves parce que nous ne pouvons en supporter la vue.”
Nietzsche
Lutter
pour la libération n’implique pas qu’on doive estimer les opprimés.
L’injustice ultime de l’oppression sociale, c’est qu’elle a plus des
chances d’avilir les victimes que de les ennoblir.
Une bonne part de la rhétorique gauchiste traditionnelle découlait de
notions dépassées sur les mérites du travail : Les bourgeois étaient
mauvais parce qu’ils ne se livraient pas à un travail productif, tandis
que les braves prolétaires méritaient le fruit de leur travail, etc.
Comme le travail est devenu toujours moins nécessaire et comme il a des
finalités toujours plus absurdes, cette perspective a perdu tout son
sens (en supposant qu’elle en ait jamais eu). Il ne s’agit pas de
glorifier le prolétariat, mais de l’abolir.
La domination de classe n’a pas disparue simplement parce qu’un siècle
de démagogie gauchiste a démodé la vieille terminologie radicale. Le
capitalisme moderne, tout en supprimant progressivement une partie du
travail ouvrier et en jetant des secteurs entiers de la population dans
le chômage permanent, a prolétarisé pratiquement tous les autres. Les
cols blancs, les techniciens et même les professionnels libéraux qui
s’enorgueillissaient autrefois de leur indépendance (médecins,
scientifiques, savants, hommes de lettres) sont de plus en plus soumis
aux impératifs commerciaux les plus grossiers et même à une
réglementation qui fait penser à la chaîne de montage dans les usines.
Moins de 1% de la population mondiale possède 80% de la terre. Même aux
États-Unis, censés être relativement égalitaires, la disparité
économique est extrême, et le devient toujours plus. Il y a vingt ans,
le salaire moyen d’un P.-D.G. était 35 fois plus important que celui
d’un ouvrier. Il est maintenant 120 fois plus important. Il y a vingt
ans, le 0,5% de la population américaine le plus riche possédait 14% de
la propriété privée. Ils en possèdent maintenant 30%. Mais de tels
chiffres ne suffisent pas pour prendre la mesure de l’étendue complète
du pouvoir de cette élite. Le pouvoir d’achat des classes inférieures
ou moyennes sert presque entièrement à couvrir leurs frais quotidiens,
ne laissant rien, ou presque rien, pour des investissements
susceptibles de leur donner du pouvoir social. Un magnat qui ne possède
que 5 ou 10 pour cent d’une société commerciale peut néanmoins la
contrôler, à cause de l’apathie de la masse de petits actionnaires non
organisés, et exerce ainsi autant de pouvoir que s’il la possédait
complètement. Et il ne faut que quelques grandes sociétés commerciales,
dont les conseils d’administration s’entendent entre eux et avec les
hautes strates de l’État, pour acheter, ruiner ou marginaliser les
petits concurrents indépendants et dominer effectivement les médias et
les politiciens qui sont aux postes clé.
Le spectacle omniprésent de la prospérité des classes moyennes a
dissimulé cette réalité, surtout aux États-Unis où, à cause de
l’histoire particulière de ce pays (et malgré la violence de nombre de
combats ouvriers dans le passé), les gens sont plus ignorants des
divisions de classes que dans n’importe quelle autre région du monde.
La grande diversité des ethnies et la multitude de stratifications
intermédiaires ont estompé la distinction fondamentale entre le sommet
et la base. Les Américains possèdent tant de marchandises qu’il ne
remarquent pas que quelqu’un d’autre possède la société entière. Sauf
pour ceux qui sont vraiment en bas, forcément plus avertis, ils
supposent généralement que la pauvreté est la faute des pauvres ; que
toute personne entreprenante trouvera toujours un moyen de réussir ; et
que si l’on ne peut gagner sa vie dans une région, on peut toujours
prendre un nouveau départ ailleurs. Il y a un siècle, quand il était
encore possible et facile de déménager plus à l’ouest, cette croyance
avait un certain fondement. La persistance des spectacles qui
entretiennent la nostalgie de la vieille frontière occulte le fait que
les conditions actuelles sont bien différentes et qu’il n’y a plus de
régions nouvelles vers lesquelles nous pourrions nous échapper.
Les situationnistes ont parfois employé le terme prolétariat (ou plus
précisément, le nouveau prolétariat) dans un sens élargi, pour désigner
toute personne “qui n’a aucun pouvoir sur l’emploi de sa vie et qui le
sait”. Cet usage n’est peut-être pas très précis, mais il a le mérite
de souligner le fait que la société est toujours divisée en classes, et
que la division fondamentale est toujours celle qui sépare la petite
minorité qui possède et contrôle tout, et la grande majorité qui n’a
rien à échanger que sa force de travail. Dans certains contextes il
peut être préférable d’employer d’autres termes, tels que “le peuple”,
mais certainement pas si cela aboutit à mettre dans le même sac les
exploiteurs et les exploités.
Il ne s’agit pas de mythifier les salariés, qui, comme on pouvait s’y
attendre étant donné que le spectacle a essentiellement pour fonction
de les maintenir dans un état d’illusions, sont souvent un des secteurs
les plus ignorants et les plus réactionnaires de la société. Il ne
s’agit pas non plus de compter les points pour voir qui est le plus
opprimé. Il faut contester toutes les formes d’oppression, et tout le
monde peut contribuer à cette contestation - femmes, jeunes, chômeurs,
minorités, lumpens, bohèmes, paysans, classes moyennes, voire des
renégats de l’élite dirigeante. Mais aucune de ces catégories ne peut
parvenir à une libération définitive sans abolir les fondements
matériels de toutes ces oppressions : le système de la production
marchande et du salariat. Et cette abolition ne peut être réalisée que
par l’auto-abolition collective des salariés. Ils sont les seuls qui
sont en mesure non seulement d’arrêter le système directement, mais
aussi de relancer le tout d’une façon fondamentalement différente.(6)
Il ne s’agit pas non plus d’accorder des privilèges spéciaux à qui que
ce soit. Si les travailleurs des secteurs vitaux (alimentation,
transports, communications, etc.) parviennent à rejeter leurs chefs
capitalistes et syndicalistes et à entamer l’autogestion de leurs
propres activités, ils n’auront évidemment aucun intérêt à conserver le
“privilège” de faire tout le travail. Au contraire, ils auront tout
intérêt à inviter toutes les autres personnes, qu’il soient
travailleurs des secteurs dépassés (judiciaires, militaires, marchands,
publicitaires, etc.) ou bien des non-travailleurs, à les rejoindre dans
le projet de réduire et de transformer la part du travail nécessaire.
Tous participeront aux décisions. Seront exclus seulement ceux qui
restent sur la touche en revendiquant des privilèges.
Le syndicalisme et le conseillisme traditionnels ont eu trop tendance à
admettre la division du travail existante, comme si la vie dans une
société post-révolutionnaire devait continuer à tourner autour de
travaux (et de lieux de travail) fixes. Cette perspective est de plus
en plus dépassée même dans la société actuelle : Comme la plupart des
gens ont des emplois absurdes et souvent seulement temporaires, avec
lesquels ils ne s’identifient aucunement, et que beaucoup d’autres ont
des emplois non salariés, les questions concernant le travail ne sont
plus qu’un aspect d’une lutte plus générale.
Au début d’un mouvement, on peut admettre que des travailleurs se
présentent comme tels (“Nous, les travailleurs de telle entreprise,
avons occupé notre usine dans tel but. Nous exhortons les travailleurs
d’autre secteurs à faire de même”). Cependant, le but ultime n’est pas
l’autogestion des entreprises existantes. La gestion des médias par
ceux qui par hasard y travaillent, par exemple, serait presque aussi
arbitraire que la gestion actuelle par ceux qui les possèdent. La
gestion par les travailleurs de leurs conditions de travail devra se
combiner avec la gestion par la communauté des questions d’une
importance générale.
Les
ménagères et d’autres gens qui travaillent dans des situations
relativement isolées auront besoin de développer leurs propres formes
d’organisation pour pouvoir faire valoir leurs intérêts particuliers.
Mais les éventuels conflits d’intérêts entre “producteurs” et
“consommateurs” seront vite dépassés quand tout le monde s’engagera
directement des deux côtés, quand les conseils ouvriers se mettront en
relation avec les conseils de quartier et de ville, et quand les postes
de travail fixes dépériront du fait du dépassement de la plupart des
métiers, et de la réorganisation de ceux qui subsistent , et d’un
système de rotation (y compris concernant le ménage et l’aide à
l’enfance).
Les situationnistes avaient certainement raison de lutter pour la
formation des conseils ouvriers lors des occupations des usines en Mai
1968. Mais il faut constater que ces occupations furent déclenchées par
les actions des jeunes dont la plupart n’étaient pas des ouvriers.
Après 1968 les situationnistes eurent tendance à tomber dans une sorte
d’ouvriérisme, voyant la prolifération des grèves sauvages comme le
principal indicateur des possibilités révolutionnaires, et prêtant
moins d’attention aux développements sur d’autres terrains. En réalité,
il arrive souvent que des ouvriers qui sont à peine radicaux ne se
jetent dans des luttes sauvages que parce qu’ils y sont forcés par la
trahison flagrante de leurs syndicats, tandis que d’autres gens
résistent au système par d’autres moyens que les grèves (y compris, et
d’abord en esquivant autant que possible le salariat). Les
situationnistes avaient raison de reconnaître l’autogestion collective
et la “subjectivité radicale” individuelle comme des aspects
complémentaires et également essentiels du projet révolutionnaire.
S’ils n’ont pas réussi à réunir complètement ces deux aspects, ils les
ont rapprochés bien mieux que les surréalistes qui, pour lier la
révolte culturelle et la révolte politique, n’ont su qu’adhérer à une
version ou à une autre de l’idéologie bolchevique.(7)
Grèves sauvages et sur le tas
Les
grèves sauvages présentent certes des possibilités intéressantes,
surtout si les grévistes occupent leur lieu de travail. L’occupation ne
leur apporte pas seulement plus de sécurité (elle empêche des
lock-outs, les machines et les produits servent d’otages contre la
répression), elle permet l’union de tous les travailleurs, ce qui
garantit effectivement l’autogestion collective de la lutte et suggère
même la notion de l’autogestion de la société entière.
Une fois que le fonctionnement habituel s’arrête, l’ambiance change du
tout au tout. Un lieu de travail terne peut se transformer en un espace
presque sacré qu’on protège ardemment contre l’intrusion profane des
patrons ou de la police. Un témoin de la grève sur le tas de 1937 à
Flint dans le Michigan, a décrit les grévistes comme “des enfants
jouant un jeu nouveau et fascinant ; ils ont fait un palais de ce qui a
été leur prison” (Sit-Down : The General Motors Strike of 1936-1937 de
Sidney Fine). Bien que l’objectif de cette grève fût simplement de
gagner le droit de former leur propre syndicat, son organisation était
quasiment conseilliste. Pendant les six semaines durant lesquelles ils
ont habité leur usine, en transformant les sièges de voiture en lits et
les voitures en armoires, une assemblée générale des 1200 ouvriers
s’est réunie deux fois par jour pour prendre toutes les décisions
concernant l’alimentation, le nettoyage, les renseignements,
l’éducation, les revendications, la communication, la sécurité, la
défense, le sport et les divertissements, et élire des comités
responsables et fréquemment révoqués pour exécuter ces politiques. Il y
avait même un “comité des rumeurs” qui se chargeait de neutraliser la
désinformation en remontant à la source de toute rumeur pour vérifier
sa véracité. À l’extérieur de l’usine les femmes des grévistes
s’occupaient de la nourriture et de l’organisation des piquets, de la
publicité, et des liaisons avec les travailleurs des autres villes. Les
plus audacieuses avaient constitué une Brigade féminine d’urgence qui
prévoyait de s’interposer en cas d’attaque de la police. “Si les
gendarmes veulent tirer, ils seront forcés de tirer d’abord sur nous.”
Malheureusement, bien que les travailleurs occupent toujours des
positions clé dans certains domaines essentiels (services publics,
communications, transports), dans nombre d’autres secteurs, ils ont
beaucoup moins de prise qu’autrefois. Les compagnies multinationales
ont généralement des stocks importants et elles peuvent facilement
attendre, ou au besoin transférer leurs productions dans d’autres pays,
alors qu’il est difficile pour les travailleurs de tenir bon sans leurs
salaires. Bien des grèves aujourd’hui ne menacent rien d’essentiel,
elles ne sont que des supplications pour obtenir l’ajournement de la
fermeture d’industries obsolètes qui perdent de l’argent. Donc, bien
que la grève reste la principale tactique ouvrière, les travailleurs
doivent aussi inventer d’autres formes de luttes et trouver des moyens
pour se mettre en relation avec les luttes qui se déroulent sur
d’autres terrains.
Grèves de consommateurs
Tout
comme les grèves ouvrières, l’efficacité des grèves de consommateurs (à
savoir les boycotts) dépendent de leurs effets sur les propriétaires et
du soutien populaire. Il y a tant de boycotts pour tant de causes
différentes qu’à part quelques-uns qui se basent sur un argument moral
irréfutable, la plupart échouent. Comme on peut le constater pour les
luttes sociales, les boycotts les plus fructueux sont ceux où les gens
luttent directement pour eux-mêmes, tels que les premiers boycotts pour
les droits civils dans le sud des États-Unis, ou les mouvements
d’“auto-réduction” en Italie et ailleurs, qui on vu des communautés
entières décidées à ne payer qu’un pourcentage convenu des tarifs des
transports ou des services publics. Une grève de loyer est une action
particulièrement simple et puissante, mais il est difficile de parvenir
à l’unité nécessaire pour la déclencher, sauf parmi ceux qui n’ont rien
à perdre. Ce qui explique pourquoi les défis les plus exemplaires
lancés au fétiche de la propriété privée sont jusqu’à maintenant le
fait de squatters sans abri.
Une autre tactique intéressante, qui pourrait être considérée comme une
sorte de “contre-boycottage”, serait de soutenir collectivement une
institution populaire qui est menacée. Faire une collecte de fonds pour
soutenir une école, une bibliothèque ou une institution alternative est
assez banal, mais de tels mouvements engendrent parfois un débat public
salutaire. En 1974 en la Corée de Sud, des journalistes en grève ont
pris possession d’un grand journal et se sont mis à publier des
révélations sur les mensonges du gouvernement et sur la répression.
Pour
essayer de ruiner le journal sans être obligé de le supprimer
ouvertement, le gouvernement a fait pression sur toutes les grandes
entreprises pour qu’elles lui suppriment leurs budgets publicitaires.
Le public a répondu en achetant des milliers d’annonces individuelles,
utilisant cet espace pour des déclarations personnelles, des poèmes,
des citations de Thomas Paine, etc. Bientôt cette “Tribune pour le
soutien de la liberté de parole” a rempli plusieurs pages dans chaque
numéro et le tirage a sensiblement augmenté, jusqu’à ce que le journal
soit finalement supprimé.
Mais les luttes de consommateurs sont limitées par le fait que ceux-ci
se trouvent du côté récepteur du cycle économique : Ils peuvent exercer
une certaine pression par des protestations, des boycotts ou des
émeutes, mais ils ne contrôlent pas les mécanismes de production. Dans
les événements de Corée précités, par exemple, c’est seulement la prise
du journal par les travailleurs qui a permis la participation du public.
Une forme de lutte ouvrière particulièrement intéressante et exemplaire
est celle qui est parfois appelée grève sociale ou grève de gratuité,
dans laquelle les gens continuent leur travail mais selon des modalités
qui préfigurent un ordre social libre : Des ouvriers distribuant
gratuitement les biens qu’ils ont produits, des vendeurs faisant payer
au clients moins que le prix affiché, des employés des transport
laissant tout le monde circuler sans payer. En février 1981, 11000
téléphonistes ont occupé leur centraux partout dans la Colombie
britannique et se sont acquittés gratuitement de tous les services
pendant six jours, avant d’être convaincus de cesser l’occupation par
des manoeuvres de leur syndicat.
Ils
ont obtenu gain de cause concernant plusieurs de leurs revendications,
mais ils semblent en outre avoir connu un moment merveilleux.(8) On
peux imaginer des moyens pour aller plus loin et devenir plus sélectif,
en bloquant, par exemple, les appels commerciaux ou gouvernementaux
tout en laissant passer gratuitement les appels personnels. Les
ouvriers postaux pourraient faire de même avec le courrier, les
employés du transport pourraient continuer à véhiculer les biens
nécessaires tout en refusant de transporter les gendarmes et les
soldats, etc.
Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968
Mais
ce genre de grève n’aurait aucun sens pour cette grande majorité des
travailleurs dont le travail ne sert aucun but rationnel. Le mieux pour
eux est de dénoncer publiquement l’absurdité de leur travail, comme
l’ont fait joliment quelques publicitaires en Mai 1968. D’ailleurs,
même le travail utile est souvent si parcellisé que les groupes de
travailleurs isolés ne peuvent pas procéder par eux-mêmes à beaucoup de
changements. Et même la petite minorité qui se trouve par hasard dans
la production des produits finis et commercialisables, reste
généralement dépendante des réseaux de la finance et de la
distribution, comme ce fut le cas pour les ouvriers qui en 1973 ont
pris possession de la société Lip en faillite afin de la faire
fonctionner pour leur propre compte. Dans les cas exceptionnels où ces
ouvriers parviennent à réussir malgré tout, ils ne deviennent qu’une
entreprise capitaliste de plus, et le plus souvent leurs innovations
autogestionnaires n’aboutissent qu’à rationaliser la production au
profit des propriétaires. Un “Strasbourg des usines” pourrait se
produire si des ouvriers se trouvant dans une situation semblable à
celle des Lip utilisaient les équipements et la publicité que cet
équipement leur permettrait de faire pour aller plus loin que les
ouvriers de Lip (qui ne luttaient que pour sauver leur emploi), en
appelant tous les autres à les rejoindre dans le projet du dépassement
du système de la production marchande et du salariat. Mais c’est peu
probable tant qu’il n’y a pas un mouvement assez répandu pour élargir
les perspectives et pour contrebalancer les risques - comme en Mai
1968, quand la plupart des usines étaient occupées :
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une
assemblée générale s’était constituée en Conseil détenant tous les
pouvoirs de décision et d’exécution, chassant les bureaucrates,
organisant son auto-défense et appelant les grévistes de toutes les
entreprises à se mettre en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif
franchi eût pu porter le mouvement tout de suite à la lutte finale dont
il a tracé historiquement toutes les directives. Un très grand nombre
d’entreprises aurait suivit la voie ainsi découverte. Immédiatement,
cette usine eût pu se substituer à l’incertaine et, à tous égards,
excentrique Sorbonne des premiers jours, pour devenir le centre réel du
mouvement des occupations : de véritables délégués des nombreux
conseils existant déjà virtuellement dans certain bâtiments occupés, et
de tous ceux qui auraient pu s’imposer dans toutes les branches de
l’industrie, se seraient ralliés autour de cette base. Une telle
assemblée eût pu alors proclamer l’expropriation de tout le capital, y
compris étatique ; annoncer que tous les moyens de production du pays
étaient désormais la propriété collective du prolétariat organisé en
démocratie directe ; et en appeler directement - par exemple, en
saisissant enfin quelques-uns des moyens techniques des
télécommunications - aux travailleurs du monde entier pour soutenir
cette révolution. Certains diront qu’une telle hypothèse est utopique.
Nous répondrons : c’est justement parce que le mouvement des
occupations a été objectivement, à plusieurs instants, à une heure d’un
tel résultat, qu’il a répandu une telle épouvante, lisible par tous sur
le moment dans l’impuissance de l’État et l’affolement du parti dit
communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite sur
sa gravité. (I.S. n° 12)
Ce qui l’a empêché, ce furent surtout les syndicats, notamment la
C.G.T., dominée par le Parti communiste. Inspirés par la jeunesse
révolté qui a combattu la police dans la rue et occupé la Sorbonne et
d’autres bâtiments publics, dix millions de travailleurs dédaignent les
objections de leurs syndicats et occupent presque toutes les usines du
pays, et nombre de bureaux, inaugurant ainsi la première grève générale
sauvage de l’histoire. Mais ces ouvriers, qui pour la plupart n’avaient
pas une notion bien claire de ce qu’il fallait faire par la suite,
permettent à la bureaucratie syndicale de s’insinuer dans le mouvement
qu’elle avait cherché à empêcher. Les bureaucrates font tout leur
possible pour freiner et fragmenter le mouvement, appelant à des grèves
brèves et symboliques, formant des organisations “de base” dont tous
les effectifs étaient formés de fidèles militants du Parti, prenant le
contrôle des systèmes de sonorisation, truquant les élections dans le
sens d’un retour au travail, et surtout, sous le prétexte de “se
protéger contre des provocateurs extérieurs”, fermant les portes des
usines pour que les ouvriers restent isolés les uns des autres ainsi
que des autres insurgés.
Les
syndicats commencent alors les pourparlers avec les patrons et le
gouvernement pour obtenir des augmentations de salaires et de congés
payés. Ce pot-de-vin est rejeté énergiquement par une grande majorité
des ouvriers, qui comprennent, ne serait-ce que confusément, qu’un
changement plus radical est à l’ordre du jour. Début juin, la
présentation par De Gaulle de l’alternative élections ou guerre civile
réussit finalement à intimider la plupart d’entre eux et à leur faire
reprendre le travail. Ils sont un certain nombre à refuser cette
intimidation, mais leur isolement permet aux syndicats de dire
séparément à chaque groupe que tous les autres ont repris le travail,
de sorte que, se croyant seuls, ils abandonnent la lutte.
Les méthodes de la confusion et de la récupération
Comme
en Mai 1968, quand les pays développés connaissent une situation
radicale, ils comptent habituellement sur la confusion, les
concessions, les couvre-feux, les distractions la désinformation, la
fragmentation, la préemption, l’ajournement, pour détourner, diviser ou
récupérer l’opposition, ne recourant à la répression physique ouverte
qu’en dernier ressort. Ces méthodes, des plus subtiles aux plus
risibles(9), sont tellement nombreuses qu’il suffit d’en mentionner
quelques-unes.
Une méthode courante pour créer la confusion est de fausser l’ordre des
forces en présence en projetant des positions diverses sur un schéma
linéaire (gauche contre droite, par exemple), ce qui implique que si
vous êtes opposé à un côté vous devez être en faveur de l’autre. Le
spectacle du communisme contre le capitalisme a fait l’affaire pendant
plus d’un demi-siècle. Depuis l’écroulement récent de cette farce, la
tendance est plutôt de déclarer qu’il existe un consensus mondial
centriste et pragmatique, par rapport auquel toute opposition est mise
dans le même sac que les “extrémismes” fanatiques (fascisme ou
fanatisme religieux à droite, terrorisme ou “anarchie” à gauche).
J’ai déjà évoqué ci-dessus une des façons de “diviser pour régner”, à
savoir encourager la fragmentation du camp des exploités en une
multitude d’identités étroites qu’on peut manipuler pour les opposer
les unes aux autres. Inversement, des classes opposées peuvent être
réunies par l’hystérie patriotique et par d’autres moyens. Les fronts
populaires, les front unis et d’autres coalitions du même genre servent
à obscurcir les conflits fondamentaux au nom de l’opposition à un
ennemi commun (bourgeoisie + prolétariat contre un régime
réactionnaire ; couches militaires-bureaucratiques + paysans contre la
domination étrangère). Dans de telles coalitions le groupe supérieur a
généralement les ressources matérielles et idéologiques pour maintenir
son contrôle sur le groupe subordonné, qui est incité à remettre à plus
tard l’action auto-organisée pour ses propres intérêts. Lorsqu’on a
remporté la victoire sur l’ennemi commun, le groupe supérieur a déjà eu
le temps de consolider son pouvoir, souvent par une nouvelle alliance
avec des éléments issus du parti de l’ennemi vaincu, pour écraser les
éléments radicaux du groupe subordonné.
Tout vestige de hiérarchie dans un mouvement radical sera utilisé pour
le diviser et le saper. S’il n’y pas de chefs récupérables, le système
peut en créer quelques-uns par l’étalage spectaculaire intensif. On
peut négocier avec les chefs, et les rendre responsables des gens qui
les suivent, et une fois qu’ils sont récupérés, ils peuvent établir des
chaînes de commandement semblables au-dessous d’eux, ce qui permet aux
dirigeants de maîtriser une multitude de gens sans avoir à se coltiner
avec tous ouvertement et simultanément.
La récupération des leaders ne sert pas seulement à les séparer du
peuple, elle divise aussi le peuple lui-même : certains voyant la
récupération comme un victoire, d’autres la dénonçant comme une
trahison, d’autres restant hésitants. Comme l’attention se reporte sur
le spectacle des chefs-célébrités distants qui débattent de questions
éloignées, la plupart des gens commencent à s’ennuyer et se
désillusionnent. Sentant que la situation leur échappe, peut-être même
soulagés du fait que d’autres la prennent en charge, ils reviennent à
leur passivité antérieure.
Une autre méthode pour décourager la participation populaire, c’est de
mettre l’accent sur des problèmes qui semblent exiger des compétences
spécialisées. Un exemple classique est le stratagème utilisé par
certains dirigeants militaires allemands en 1918, au moment où les
Conseils d’ouvriers et de soldats, qui sont apparus à la suite de la
défaite militaire, avaient potentiellement le pays entre leurs
mains.(10)
Le terrorisme renforce l’État
Le
terrorisme a souvent servi à briser l’essor des situations radicales.
Il abasourdit les gens, les retransforme en spectateurs suivant
anxieusement les dernières nouvelles. Loin d’affaiblir l’État, le
terrorisme semble prouver qu’il faut le renforcer. Si des spectacles
terroristes ne surgissent pas spontanément quand il en a besoin, il
arrive que l’État les produise lui-même grâce à des provocateurs. (Voir
Du terrorisme et de l’État de Gianfranco Sanguinetti et la dernière
partie de la Préface à la quatrième édition italienne de “La Société du
Spectacle” de Debord.) Un mouvement populaire ne peut empêcher des
individus d’effectuer des actions terroristes ou d’autres actions
irréfléchies, qui peuvent le dévier de ses objectifs et le mener à
l’échec tout comme si elles étaient le fait de provocateurs. La seule
solution est de créer un mouvement qui se tienne fermement à des
tactiques franches et non-manipulatrices, de telle façon à ce que tout
le monde reconnaisse les étourderies individuelles ou les provocations
policières pour ce qu’elles sont.
Une révolution antihiérarchique ne peut être qu’une “conspiration
ouverte”. Évidemment il y a des choses qui exigent le secret, surtout
sous des régimes répressifs. Mais même dans ces cas-là, les moyens ne
doivent pas être incompatibles avec le but ultime, à savoir le
dépassement de tout pouvoir séparé par la participation consciente de
tous. La tactique du secret a souvent comme conséquence absurde que la
police se retrouve finalement seule à savoir ce qui se passe
réellement, et ainsi à même d’infiltrer et de manipuler le groupe
radical sans être démasquée. La meilleure défense contre l’infiltration
est de s’assurer qu’il n’y a rien d’important à infiltrer, c’est-à-dire
qu’aucune organisation radicale ne possède un pouvoir séparé. Le
maximum de sécurité vient des grands nombres : Quand des milliers de
gens s’engagent ouvertement, peu importe s’il y a quelques espions
parmi eux.
Même dans les actions des petits groupes, la sécurité vient souvent du
maximum de publicité. Pendant la préparation du scandale de Strasbourg,
certains des participants ont hésité devant la distribution abrupte de
la brochure situationniste et voulurent modérer le ton de la critique.
Mustapha Khayati, délégué de l’I.S. et principal auteur de la brochure,
leur a montré que la démarche la moins dangereuse n’était pas celle
d’éviter de trop offenser les autorités - comme si elles pouvaient être
reconnaissantes de n’être insultées que d’une manière modérée et
hésitante ! - mais de perpétrer le scandale avec une telle publicité
qu’elles n’osent pas user de représailles.
La lutte finale
Revenons
aux occupations des usines en Mai 1968. À supposer que les ouvriers
français eussent rejeté les manoeuvres bureaucratiques et établi un
réseau conseilliste partout dans le pays, que se serait-il passé ?
Naturellement, dans cette perspective, la guerre civile était
inévitable. (...) la contre-révolution armée eût été déclenchée
sûrement aussitôt. Mais elle n’était pas sûre de gagner. Une partie des
troupes se serait évidemment mutinée : les ouvriers auraient su trouver
des armes, et n’auraient certainement plus construit des barricades -
bonne sans doute comme forme d’expression politique au début du
mouvement, mais évidemment dérisoire stratégiquement (...). L’invasion
étrangère eût suivi fatalement, (...) sans doute à partir des forces de
l’O.T.A.N., mais avec l’appui indirect ou direct du “Pacte de
Varsovie”. Mais alors, tout aurait été sur-le-champ rejoué à quitte ou
double devant le prolétariat d’Europe. (I.S. n° 12)
Grosso modo, l’importance de la lutte armée est inversement
proportionnelle au niveau du développement économique. Dans les pays
les moins développés, les luttes sociales tendent à se réduire à des
luttes militaires, parce qu’il y a peu de choses que les masses
appauvries puissent faire sans armes, qui ne leur nuiraient pas plus à
elles-mêmes qu’aux dirigeants. Surtout quand leur autarcie
traditionnelle a été détruite par une économie de monoculture soumise à
l’exportation. Et même si elles remportent la victoire militaire, elles
peuvent en général être écrasées par l’intervention étrangère ou
contraintes à se soumettre à l’économie mondiale, à moins que d’autres
révolutions parallèles n’ouvrent des fronts nouveaux.
Dans les pays plus développés, la force armée importe moins, bien
qu’elle puisse être un facteur important à certains moments cruciaux.
Il est possible, quoique pas très efficace, de forcer les gens à faire
un travail manuel simple sous la menace des armes. Mais cela n’est pas
possible quand il s’agit de gens qui travaillent avec du papier ou des
ordinateurs dans une société industrielle complexe - il y a trop
d’occasions de commettre des “erreurs” gênantes qui ne laissent pas de
trace. Le capitalisme moderne exige des travailleurs une certaine dose
de coopération et même de participation sémi-créative. Aucune grande
entreprise ne pourrait fonctionner même un seul jour sans
l’auto-organisation spontanée des travailleurs, qui doivent constamment
réagir à des problèmes imprévus et pallier aux erreurs de la direction.
Si les ouvriers entreprennent une grève du zèle, ne faisant rien
d’autre que de suivre strictement le règlements, la production sera
ralentie ou même arrêtée complètement, ce qui met la direction, qui ne
peut désapprouver ouvertement cette rigueur exemplaire, dans la
position drôlement embarrassante d’avoir à laisser entendre aux
ouvriers qu’ils doivent se remettre au travail sans être aussi
rigoureux. Le système ne survit que parce que la plupart des ouvriers
sont relativement apathiques et que, pour ne pas se créer des ennuis,
ils coopèrent suffisamment pour que les choses continuent à marcher.
Les révoltes isolées peuvent être réprimées une par une, mais il n’en
va pas de même si un mouvement se répand avec une rapidité suffisante.
Ainsi en Mai 1968, quelques centaines de milliers de soldats ou de
gendarmes ne peuvent rien faire face à dix millions d’ouvriers en
grève. Un tel mouvement ne peut être détruit que de l’intérieur. Si le
peuple ne sait pas ce qu’il faut faire, les armes ne peuvent guère
l’aider. S’il le sait, elles ne peuvent guère l’arrêter.
Ce n’est qu’à certains moments que les gens se trouvent assez
“ensemble” (physiquement et moralement) pour se révolter avec succès.
Les dirigeants les plus avertis savent qu’ils seront sauvés s’ils
peuvent disperser de telles menaces avant qu’elles ne prennent trop
d’élan et de conscience d’elles-mêmes, qu’ils le fassent par la
répression physique directe ou par les diverses sortes d’actions de
diversion que j’ai évoquées ci-dessus. Peu importe si les gens
découvrent plus tard qu’on les a roulés, et qu’ils avaient la victoire
entre leurs mains si seulement ils s’en étaient rendu compte : Une fois
passée l’occasion, c’est trop tard.
Les situations ordinaires sont souvent confuses, mais les questions
sont généralement sans urgence. Dans les situations radicales, les
choses sont à la fois simplifiées et accélérées : Les questions
deviennent plus claires, mais il y a moins de temps pour les résoudre.
Le cas extrême est dramatisé dans une scène fameuse du Cuirassé
Potemkine d’Eisenstein. Des marins mutinés, la tête recouverte d’une
bâche, sont alignés pour être fusillés. Des fusiliers marins de la
garde sont en joue. Au moment où on leur donne l’ordre de tirer, un des
marins crie à haute voix : “Frères ! Sur qui allez-vous tirer ? Sur vos
frères ?’’ Les fusiliers marins vacillent. On réitère l’ordre de tirer.
Après une hésitation, ils remettent l’arme au pied, aident les autres
marins à s’emparer du dépôt d’armes, se retournent ensemble contre les
officiers, et la bataille est vite gagnée.
Il est à noter que même dans cette épreuve de force, le résultat dépend
plus de la conscience que de la force brute : Dès que les gardes
passent du côté des marins, le combat est fini. Le reste de la scène -
une lutte prolongée entre un officier-traître et un héros
révolutionnaire martyrisé - n’est qu’un mélodrame. Par contraste avec
la guerre, où il s’agit d’une opposition consciente entre deux
adversaires bien distincts, “la lutte de classes n’est pas seulement
une lutte contre l’ennemi extérieur, la bourgeoisie, mais en même temps
une lutte du prolétariat contre lui-même : contre les effets
dévastateurs et dégradants du système capitaliste sur sa conscience de
classe” (Lukács, Histoire et conscience de classe). La révolution
moderne a cette qualité singulière que la majorité exploitée gagne
automatiquement dès qu’elle se rend compte collectivement du jeu
qu’elle joue. L’adversaire du prolétariat n’est en définitive que le
produit de sa propre activité aliénée, que ce soit sous la forme
économique du capital, sous la forme politique des bureaucraties
syndicales ou de parti, ou bien sous la forme psychologique du
conditionnement spectaculaire. Les dirigeants constituent une minorité
si minuscule qu’ils seraient immédiatement engloutis s’ils n’avaient
pas réussi à embobiner une grande partie de la population et à la
convaincre de s’identifier à eux, ou au moins de croire à
l’inéluctabilité de leur système ; et surtout de se diviser.
La bâche, qui déshumanise les mutins pour rendre plus facile aux gardes
l’acte de les fusiller, symbolise cette tactique de diviser pour
régner. Le cri de “Frères !...” représente la contre-mesure de
fraternisation.
Bien que la fraternisation réfute les mensonges sur ce qui arrive par
ailleurs, son efficacité vient probablement surtout de l’effet émotif
de la rencontre humaine directe, qui rappelle aux soldats que les
insurgés ne sont pas essentiellement différents d’eux. L’État tente
naturellement d’empêcher un tel contact, en ayant recours à des troupes
d’autres régions qui connaissent mal ce qui est arrivé et qui, si
possible, ne parlent même pas la même langue, et en les remplaçant
rapidement s’ils se trouvent quand même trop contaminés par les idées
rebelles. On a dit à certains soldats russes envoyées pour écraser la
révolution hongroise de 1956 qu’ils étaient en Allemagne et que les
gens qui les affrontaient dans la rue étaient des nazis !
Afin de découvrir et d’éliminer les éléments les plus radicaux, il
arrive parfois qu’un gouvernement provoque délibérément une situation
qui servira de prétexte à la répression violente. C’est cependant un
jeu dangereux car le fait de forcer une décision peut inciter les
forces armées à passer du côté du peuple, comme on peut le voir dans
l’incident du Potemkine. Du point de vue des dirigeants, la stratégie
optimum consiste à menacer juste ce qu’il faut pour ne pas avoir à
prendre la risque de la lutte ouverte. Cela a fait l’affaire dans la
Pologne de 1980-1981. Les bureaucrates russes savaient qu’en
envahissant la Pologne ils risqueraient d’entraîner leur propre ruine.
Mais en faisant planer continuellement la menace d’une telle invasion,
ils ont réussi à intimider les ouvriers polonais qui auraient pu
facilement renverser l’État, de façon à ce qu’ils tolèrent le maintien
des forces militaires-bureaucratiques en Pologne. De sorte que ces
dernières ont pu finalement réprimer le mouvement sans avoir à faire
venir les Russes.
L’internationalisme
“Ceux
qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.”
Un mouvement révolutionnaire ne peut obtenir une victoire locale et
espérer coexister paisiblement avec le système jusqu’à ce qu’il soit
prêt à obtenir un peu plus. Tous les pouvoirs existants mettront
temporairement de côté leurs différends pour détruire un mouvement
populaire réellement radical avant qu’il puisse se répandre. S’ils ne
peuvent l’écraser militairement, ils l’étoufferont économiquement, les
économies nationales étant désormais si interdépendantes qu’une
pression sur ce terrain sera forcément efficace. Le seul moyen de
défendre la révolution c’est de l’étendre, qualitativement et
géographiquement. La seule défense contre la réaction intérieure est la
libération la plus radicale de tous les aspects de la vie. La seule
défense contre l’intervention de l’extérieur est l’internationalisation
la plus rapide de la lutte.
L’expression la plus profonde de la solidarité internationaliste est
évidemment de faire une révolution parallèle dans son propre pays
(1848, 1917-1920, 1968). Sinon, la tâche la plus urgente est d’empêcher
toute intervention contre-révolutionnaire de son propre pays, comme
l’ont fait les ouvriers britanniques en faisant pression sur leur
gouvernement pour qu’il ne soutienne pas les États esclavagistes
pendant la guerre de sécession américaine, bien que cela entraîna pour
eux une augmentation du chômage à cause de la pénurie de coton
d’importation ; ou les ouvriers occidentaux qui se sont mis en grève ou
se sont mutinés contre les tentatives de leurs gouvernements de
soutenir les forces réactionnaires pendant la guerre civile à la suite
de la révolution russe ; ou les gens en Europe et aux États-Unis qui se
sont opposés à la répression par leurs pays des révoltes
anticolonialistes.
Malheureusement, même de telles actions défensives minimales sont
rares. Et le soutien internationaliste actif est encore plus difficile.
Tant que les dirigeants continuent de tenir en main les pays les plus
puissants, le soutien direct est compliqué et ne peut que rester
limité. Les armes et d’autres approvisionnements peuvent être
interceptés. Parfois même les communications ne parviennent pas à
temps. Par contre, un événement qui, généralement, ne manque pas de se
faire reconnaître en temps utile, c’est la nouvelle qu’un groupe
renonce à son pouvoir ou à ses prétentions sur un autre. Une des bases
de la révolte fasciste de 1936 en Espagne, par exemple, était le Maroc
espagnol. Une grande partie des troupes de Franco étaient marocaines et
les forces antifascistes auraient pu exploiter ce fait en proclamant
l’indépendance du Maroc, ce qui aurait encouragé une révolte sur
l’arrière de Franco et divisé ses forces. La propagation probable d’une
telle révolte à d’autre pays arabes aurait en même temps rabattu les
forces de Mussolini (qui appuyaient Franco) sur la défense des
possessions italiennes en Afrique du nord. Mais les dirigeants du
gouvernement de Front populaire espagnol ont rejeté cette idée de peur
qu’un tel encouragement à l’anticolonialisme alarme la France et
l’Angleterre, dont ils espéraient recevoir de l’aide. Inutile de dire
que, de toute façon, cette aide n’est jamais venu.(11)
De la même façon en 1979 en Iran, si, avant que les khomeinistes
consolident leur pouvoir les insurgés avaient soutenu l’autonomie
totale des Kurdes, des Baloutches et des Azerbaïdjanais, cela en aurait
fait de fermes alliés des tendances les plus radicales et aurait
peut-être permis l’extension de la révolution aux pays voisins où
vivent d’autres minorités de ces mêmes peuples, tout en sapant les
réactionnaires khomeinistes en Iran.
Encourager l’autonomie d’autrui ne signifie pas soutenir n’importe
quelle organisation ou régime qui pourrait en profiter. Il s’agit
seulement de laisser aux Kurdes, aux Marocains et à tous la liberté de
régler leurs propres affaires, dans l’espoir que l’exemple d’une
révolution antihiérarchique dans un pays amènera d’autres peuples à
contester leurs propres hiérarchies.
C’est notre seul espoir, mais il n’est pas entièrement irréaliste. On
ne doit jamais sous-estimer la contagion d’un mouvement réellement
libertaire.
NOTES
1. Sur la révolution culturelle, voir “Le point d’explosion de
l’idéologie en Chine” in I.S. n° 11, et Les habits neufs du président
Mao de Simon Leys.
2. “Pendant que les Chiites et les Kurdes se battent contre le
régime de Sadaam Hussein et que les partis irakiens d’opposition
essayent de préparer un avenir démocratique, les États-Unis se trouvent
dans la situation embarrassante d’être les partisans effectifs de la
continuation de la dictature d’un parti unique en Irak. Des communiqués
officiels du gouvernement américain, y compris du président Bush, ont
souligné leur désir que Sadaam Hussein soit renversé, mais pas que
l’Irak soit déchiré par des guerres civiles. En même temps, les
officiels du gouvernement Bush ont insisté sur le fait que la
démocratie n’est pas actuellement une option viable pour l’Irak. (...)
Ce parti pris est sans doute la raison pour laquelle, jusqu’ici, ce
gouvernement a refusé de rencontrer les chefs de l’opposition irakienne
en exil. (...) ‘Les Arabes et les États-Unis ont la même perspective,
dit un diplomate de la coalition. Nous voulons que l’Irak garde ses
frontières actuelles et que Sadaam disparaisse. Mais si c’est
nécessaire pour maintenir l’unité de l’État irakien, nous accepterons
que Sadaam reste à Bagdad.’ ” (Christian Science Monitor, 20 mars 1991.)
3. “Je suis époustouflé de voir à quel point les gens se souviennent de
leur passé révolutionnaire. Les événements présents ont réveillé ces
souvenirs. Des dates qu’on n’a jamais appris à l’école, des chansons
qu’on n’a jamais chanté publiquement, on s’en rappelle très bien. (...)
Le bruit, le bruit, le bruit retentit encore à mes oreilles. Les coups
de klaxon joyeux, les cris, les slogans, les chants, les danses. Les
portes de la révolution se sont rouvertes après 48 ans de répression.
En
un jour, tout était remis en perspective. Rien n’était déterminé par
les dieux, tout était l’oeuvre de l’homme. Les gens pouvaient
considérer leur misère et leurs problèmes dans un contexte historique.
(...) Une semaine est passé, on a le sentiment que c’est plusieurs
mois. Chaque heure a été vécue pleinement. Il est déjà difficile de se
rappeler l’apparence des journaux en ce temps-là, ou ce que les gens
disaient.’’ (Phil Mailer, Portugal : The Impossible Revolution ?)
4. Un des moments les plus impressionants a été celui où les gens assis
autour de la voiture de police ont empêché un affrontement violent avec
une bande de perturbateurs en gardant le silence total pendant une
demi-heure. L’herbe leur ayant été coupée sous le pied, les
perturbateurs s’ennuyent, sont embarrassés, et ils finissent par se
disperser. Un tel silence collectif a l’avantage de dissoudre les
réactions compulsives des deux côtés, mais il le fait sans véhiculer le
contenu discutable de bien des slogans ou des chansons (chanter “Nous
vaincrons” a servi à apaiser les gens dans des situations difficiles,
mais au prix d’une falsification de la réalité, rendue sentimentale).
La meilleure histoire du FSM est The Free Speech Movement de David
Lance Goines (Ten Speed Press, 1993).
5. Sur Mai 1968 voir Enragés et situationnistes dans le mouvement des
occupations de René Viénet et “Le commencement d’une époque” in I.S.
n° 12. Je recommande aussi Worker-Student Action Committees, France May
’68 de Roger Grégoire et Fredy Perlman (Black and Red, Michigan, 1969).
6. “Les travailleurs ne se limiteront pas à fermer les industries, ils
rouvriront sous gestion ouvrière celles qui seront nécessaires pour
préserver la santé et la paix publiques. Si la grève continue, ils
pourront être conduits à abréger les souffrances de la population en
relançant un nombre d’activités de plus en plus important. Sous leur
propre gestion. Voilà pourquoi nous disons que nous nous mettons en
route vers une destination qui n’est connue de personne !” (Avis à la
veille de la grève générale de Seattle en 1919.) Voir Strike ! de
Jeremy Brecher (South End, 1972, pp. 101-114). On peut trouver des
comptes-rendus plus circonstanciés dans deux autres livres qui sont
actuellement épuisés : Revolution in Seattle de Harvey O’Connor, et
Root and Branch : The Rise of the Workers’ Movements.
7. Raoul Vaneigem, qui par ailleurs a écrit une bonne histoire critique
du surréalisme, a incarné les deux aspects de la manière la plus
éclantante. Son petit livre De la grève sauvage à l’autogestion
généralisée recense utilement un certain nombre de tactiques de base
qui peuvent être employées pendant les grèves sauvages et dans d’autres
situations radicales, ainsi que diverses possibilités d’organisation
sociale après une révolution. Malheureusement, il comporte aussi
beaucoup de ce genre de délayage qu’on trouve dans tous les écrits de
Vaneigem depuis son départ de l’I.S. Entre autres choses, ce livre
prête aux luttes ouvrières un contenu vaneigemiste qui n’est ni
justifié ni nécessaire. La subjectivité radicale a été figée dans une
idéologie hédoniste répétée d’ennuyeuse façon dans ses livres
ultérieurs (Le Livre des plaisirs, etc.), qui ont l’allure de parodies
“barbe à papa” des idées dont il a traité d’une manière si tranchante
dans ses oeuvres plus anciennes.
8. “Deuxième jour. Je suis fatiguée, mais la multitude de sensations
positives qui passent partout ici est plus forte que la fatigue. (...)
Qui oubliera jamais l’expression qui s’est peinte sur les visages des
cadres quand nous leur avons dit que nous avions pris le contrôle, et
qu’on n’avait plus besoin de leurs services ? (...) Tout continue
normalement sauf que nous ne faisons pas payer les factures. (...) Nous
nous lions d’amitié avec les travailleurs d’autres centraux
téléphoniques. Les mecs d’en bas viennent pour apprendre notre boulot
et pour nous aider. (...) Nous sommes tous dans un état d’euphorie,
marchant à la pure adrénaline. On aurait dit que cette fichu boutique
était à nous. (...) Les panneaux sur la porte d’entrée disent :
TÉLÉPHONISTES COOPÉRATIFS. CHANGEMENT DE DIRECTION - INTERDIT AUX
DIRECTEURS.” (Rosa Collette, Open Road, Vancouver, printemps 1981.)
9. “Une compagnie sud-africaine vend un véhicule qui passe de la
musique disco par haut-parleur pour calmer les nerfs des émeutiers. Le
véhicule, déjà acheté par une nation noire dont la compagnie n’a pas
souhaité révéler le nom, contient également une grande lance à eau et
du gaz lacrymogène.” (Associated Press, 23 septembre 1979.)
10. “Le soir du 10 novembre, alors que l’état-major était encore à Spa,
un groupe de sept soldats se présente au quartier général. Ils sont le
“comité exécutif” du Conseil de tous les soldats auprès du quartier
général. Leurs revendications ne sont pas complètement claires, mais
ils s’attendent évidemment à jouer un rôle dans le commandement de
l’armée en retraite. Au minimum, ils veulent le droit de contresigner
les ordres du haut commandement pour s’assurer que l’armée ne soit pas
utilisée dans un but contre-révolutionnaire. Les sept soldats sont
reçus courtoisement par le lieutenant-colonel Wilhelm von Faupel, qui
s’est soigneusement préparé pour l’occasion. (...) Faupel conduit les
délégués dans la salle des cartes du quartier général. Tout est exposé
sur une grande carte murale : Le complexe énorme de routes, chemins de
fer, ponts, gares de triage, pipelines, postes de commandement et
dépôts d’approvisionnement - entrelacement de lignes rouges, vertes,
bleues, noires convergeant dans des embouteillages aux principaux ponts
du Rhin. (...) Faupel se retourne vers eux. L’état-major, dit-il, n’a
aucune objection aux Conseils de soldats, mais il demande à ses
interlocuteurs s’ils se sentent assez compétents pour diriger
l’évacuation générale de l’armée allemande à travers ces lignes de
communication. (...) Les soldats, déconcertés, regardent avec
inquiétude la carte immense. L’un d’eux admet que cela n’était pas ce
qu’ils avaient en tête, et que ‘ces affaires-là peuvent bien être
laissées aux officiers’. Ils finissent presque par supplier les
officiers de conserver le commandement. (...) Chaque fois qu’une
délégation d’un Conseil de soldats se présentait au quartier général,
le lieutenant-colonel Faupel était rappelé pour rejouer la même
comédie. Elle remportait toujours le même succès.” (Richard Watt, The
Kings Depart : Versailles and the German Revolution.)
11. Si l’on avait posé cette question ouvertement aux ouvriers
espagnols, qui avaient déjà dépassé le gouvernement de Front populaire
vacillant en prenant les armes et en prenant en main la résistance au
coup d’État fasciste, et avaient par ce processus lancé la révolution,
ils se seraient probablement mis d’accord pour octroyer l’indépendance
au Maroc. Mais après qu’ils se soient laissés convaincre par des chefs
politiques - dont plusieurs chefs anarchistes - de tolérer ce
gouvernement au nom de l’unité antifasciste, on a veillé à ce qu’ils
ignorent de telles questions.
La révolution espagnole reste quand même l’expérience révolutionnaire
la plus riche de l’histoire, bien qu’elle a été compliquée et obscurcie
par la guerre civile simultanée contre Franco et par de vives
contradictions dans le camp antifasciste qui, en plus des deux ou trois
millions d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes et d’un contingent
bien plus petit de marxistes révolutionnaires (le P.O.U.M.), comprenait
des républicains bourgeois, des autonomistes, des socialistes et des
staliniens, ces derniers en particulier faisant tout leur possible pour
réprimer la révolution. Les meilleures analyses sont La révolution et
la guerre d’Espagne de Pierre Broué et Émile Témime et La révolution
espagnole de Burnett Bolloten (celle-ci est également incorporée dans
la dernière oeuvre monumentale de Bolloten, The Spanish Civil War).
Quelques
bons récits de premier main : Hommage à la Catalogne [ancienne
édition : La Catalogne libre] de George Orwell, Spanish Cockpit de
Franz Borkenau, et Carnets de la guerre d’Espagne de Mary Low et Juan
Bréa. Parmi les autres livres qui valent la peine d’être lus,
Enseignement de la révolution espagnole [ancienne édition : Leçons de
la Révolution Espagnole] de Vernon Richards, To Remember Spain de
Murray Bookchin, Le labyrinthe espagnole de Gerald Brenan, The
Anarchist Collectives de Sam Dolgoff, Un anarchiste espagnol : Durruti
[ancienne édition : Durruti : le peuple en armes] d’Abel Paz, et
Histoire du P.O.U.M. de Victor Alba.
[Le livre de Dolgoff est une anthologie d’extraits des écrits
d’Augustin Souchy, Gaston Leval, José Pierats, etc. Pour les
francophones on pourrait ajouter Guerre de classes en Espagne de
Camillo Berneri et Ceux de Barcelone de H.E. Kaminski.]
Chapitre 4 : Renaissance
“On objectera certainement que le projet qui est présenté dans ces pages est tout à fait impraticable, et va à l’encontre de la nature humaine. C’est parfaitement vrai. Il est impraticable et il va à l’encontre de la nature humaine. C’est bien pourquoi il mérite d’être mis en oeuvre, et c’est bien pourquoi on le propose. Car qu’est-ce qu’un projet praticable ? Un projet praticable est soit un projet déjà réalisé, soit un projet qui pourrait être réalisé dans les conditions existantes. Mais ce sont précisément ces conditions existantes qu’on trouve inadmissibles ; de sorte que tout projet compatible avec ces conditions est mauvais et stupide. Ces conditions disparaîtront et la nature humaine changera. La seule chose qu’on sache vraiment sur la nature humaine, c’est qu’elle se transforme. Le changement est le seul prédicat qu’on puisse lui affecter. Les systèmes qui échouent sont ceux qui reposent sur la permanence de la nature humaine, au lieu de parier sur son développement et sur son progrès.”
Oscar Wilde, L’âme humaine sous le socialisme
Les
utopistes n’envisagent pas la diversité post-révolutionnaire Pour Marx,
il était présomptueux d’essayer de prédire la manière dont les gens
vivraient dans une société libérée. “De toutes façons, ce sera
l’affaire de ces gens-là, dans la société communiste, de savoir si,
quand, comment ils le feront et quels moyens ils emploieront dans ce
but. Je ne me considère pas comme compétent pour leur faire des
propositions ou pour leur donner des conseils là-dessus. Ces gens-là
seront bien aussi intelligents que nous” (lettre à Kautsky, 1 février
1881). Son humilité sous ce rapport fait raison des accusations de ceux
qui le qualifient d’arrogant et d’autoritaire, mais qui n’hésitent pas
à projeter leurs propres fantasmes en déclamant de manière péremptoire
sur ce qu’une telle société doit ou ne doit pas être.
Toutefois, il faut reconnaître que si Marx avait été un peu plus
explicite sur ce qu’il envisageait, il aurait été d’autant plus
difficile pour les bureaucrates staliniens de prétendre réaliser ses
idées. Il n’est ni possible ni nécessaire de faire le plan détaillé
d’une société libérée, mais les gens doivent avoir une idée de sa
nature et de sa faisabilité. La croyance qu’il n’y a pas d’alternative
pratique au présent système contribue à entretenir la résignation.
Les spéculations utopiques peuvent nous aider à nous libérer de
l’habitude qui consiste à considérer le statu quo comme inévitable,
nous faire penser à ce que nous voulons réellement et à ce qui est
possible. Ce qui les rend “utopiques” au sens péjoratif qu’ont employé
Marx et Engels, c’est le fait qu’elles ne prennent pas en considération
les conditions présentes. On n’y trouve généralement aucune indication
sérieuse sur la manière dont nous pourrions parvenir à cette utopie en
partant des conditions présentes. Ne tenant aucun compte des pouvoirs
répressifs et des capacités de récupération du système, les auteurs
utopistes n’envisagent généralement que quelques changements cumulatifs
simplistes, imaginant que la multiplication des communautés utopiques
ou la propagation des idées utopistes va entraîner la participation
d’un nombre croissant de personnes, et que cela aboutira rapidement à
l’effondrement de l’ancien système.
J’espère que ce texte a donné des idées plus réalistes sur le processus
par lequel une nouvelle société peut advenir. Quoi qu’il en soit, je
vais maintenant faire un saut dans l’avenir pour faire moi aussi
quelques spéculations.
Pour simplifier, admettons qu’une révolution victorieuse se soit
propagée partout dans le monde, et sans provoquer trop de destruction
d’infrastructures essentielles, de sorte que nous n’aurions plus besoin
de prendre en considération les problèmes de guerres civiles, la menace
des interventions extérieures, les confusions semées par la
désinformation ou les retards causés par d’importantes reconstructions
d’urgence, et que nous puissions examiner quelques-unes des questions
qui se présenteraient probablement dans une société fondamentalement
transformée.
Bien que, pour la clarté de l’exposé, j’emploie souvent le futur au
lieu du conditionnel, les perspectives que je présente dans ce texte ne
sont que des possibilités à envisager, et non des prescriptions ou des
prédictions. Si jamais une telle révolution arrive, quelques années
d’expérimentation populaire changeront tant des variables que même les
prédictions les plus hardies sembleront peu imaginatives et
ridiculement timides. Nous ne pouvons au mieux que tâcher d’envisager
les problèmes qui se poseront à nous tout au début, et quelques-unes
des tendances principales qui se manifesteront dans les développements
ultérieurs.
Mais
plus nous aurons exploré d’hypothèses, mieux nous serons préparés pour
faire face aux nouvelles possibilités et moins nous risquerons de
retourner inconsciemment aux habitudes anciennes. En réalité, la
plupart des utopies ne pêchent pas par extravagance, mais par
étroitesse, se limitant le plus souvent à une projection monolithique
des marottes de l’auteur. Comme l’a remarqué Marie-Louise Berneri dans
la meilleure étude existante sur ce sujet (Journey Through Utopia),
“toutes les utopies sont, bien sûr, l’expression de préférences
personnelles, mais leurs auteurs ont généralement la vanité de supposer
qu’on doit donner force de loi à leurs goûts personnels. Si ce sont des
lève-tôt, tous les membres de leur communauté imaginaire devront se
lever à quatre heures du matin ; s’ils n’aiment pas le maquillage, son
emploi sera considéré comme un crime ; si ce sont des maris jaloux,
l’adultère sera puni de mort.”
Mais s’il y a une chose qu’on peut prévoir avec certitude quant à la
société nouvelle, c’est qu’elle sera bien plus diversifiée que ce que
tel ou tel individu peut l’imaginer. Les différentes communautés seront
l’expression de toute sorte de goûts - esthétiques ou scientifiques,
mystiques ou rationalistes, high-tech ou néo-primitifs, solitaires ou
communautaires, industrieux ou paresseux, spartiates ou épicuriens,
traditionnels ou expérimentaux -, évoluant continuellement en toutes
sortes de nouvelles et imprévisibles combinaisons.(1)
Décentralisation et coordination
Il
y aura une forte tendance à la décentralisation et à l’autonomie
locale. Les petites communautés favorisent les habitudes de
coopération, facilitent la démocratie directe et rendent possible une
expérimentation sociale plus riche. Si une expérience locale échoue,
cela ne nuira qu’à un petit groupe (et d’autres peuvent l’aider). Si
elle réussit, elle sera imitée et l’amélioration se diffusera. Et un
système décentralisé est moins vulnérable aux accidents ou au sabotage.
Quoique ce dernier danger sera probablement négligeable : Une société
libérée aura bien moins d’ennemis que la société actuelle qui les
produit en masse et en permanence.
Mais la décentralisation peut aussi favoriser le contrôle hiérarchique
en isolant les gens les uns des autres. Et il y a certaines choses qui
sont plus faciles à organiser sur une grande échelle. Une seule grande
aciérie est plus efficace et plus écologique qu’une petite fonderie
dans chaque ville. Le capitalisme a eu tendance à trop centraliser dans
certains domaines où davantage de diversité et d’autarcie auraient été
plus raisonnables, mais la concurrence irrationnelle qu’il a favorisée
a aussi fragmenté bien des choses qu’il sera plus raisonnable de
standardiser ou de centraliser. Comme l’a dit Paul Goodman dans People
or Personnel (ouvrage plein d’exemples intéressants sur les avantages
et les désavantages de la décentralisation dans différents contextes),
où, quand et à quel degré décentraliser sont des questions empiriques
qui nécessiteront d’expérimenter. À peu près tout ce qu’on peut dire,
c’est que la nouvelle société va probablement décentraliser autant que
possible, mais sans en faire un fétiche. Des petits groupes ou des
communautés locales peuvent presque tout régler. Les conseils régionaux
ou mondiaux limiteront leur intervention à des questions de grande
portée et à celles qu’il vaut mieux traiter sur une grande échelle pour
des raisons d’efficacité, telles que la restauration écologique,
l’exploration spatiale, le règlement des conflits, la lutte contre les
épidémies, la coordination de la production, de la distribution, du
transport et de la communication au niveau mondial, et le maintien de
certaines activités spécialisées (hôpitaux de pointe ou centres de
recherches, par exemple).
On dit souvent que même si la démocratie directe marchait assez bien
dans l’assemblée municipale ou la section de quartier d’autrefois,
l’étendue et la complexité des sociétés modernes la rendent désormais
impossible. Quand il s’agit de millions de gens, comment peuvent-ils
exprimer chacun leur propre opinion sur chaque question ? Ils n’en ont
pas besoin. La plupart des questions pratiques se ramènent en
définitive à un nombre limité de choix, et une fois que ces choix ont
été explicités et que les arguments ont été exposés, on peut parvenir à
une décision sans plus de cérémonies. Les observateurs des soviets de
1905 et des conseils ouvriers hongrois de 1956 étaient frappés par la
brièveté des interventions et la rapidité des décisions. Ceux qui
allaient droit aux faits étaient souvent délégués, tandis que ceux qui
ne débitaient que du vent ne recevaient que des huées pour avoir
gaspillé le temps des gens.
Quelques garanties contre les abus
Quand
il s’agit de questions plus compliquées, on peut élire des comités pour
examiner les différentes possibilités et présenter aux assemblées les
implications et les conséquences des différents plans proposés. Dès
qu’un plan est adopté, des comités plus petits peuvent continuer à
contrôler les développements de l’affaire pour avertir les assemblées
de tout nouveau facteur significatif qui pourrait rendre une
modification opportune. Pour régler les questions controversées, les
gens peuvent former plusieurs comités reflétant des perspectives
opposées (pro-technologiste et antitechnologiste, par exemple) de
manière à faciliter la formulation de diverses solutions et des points
de vue dissidents. Comme toujours, les délégués n’imposeront aucune
décision (sauf sur l’organisation de leur propre travail) et seront
révocables et soumis à rotation pour s’assurer qu’ils fassent du bon
travail et que leurs responsabilités ne leur montent pas à la tête.
Leur travail sera soumis à l’examen minutieux du public et les
décisions finales reviendront toujours aux assemblées.
L’informatique et la télécommunication modernes permettront à n’importe
qui de vérifier à n’importe quel moment les données et les projections
avancées et de communiquer ses propres propositions. Malgré le battage
publicitaire actuel, ces technologies ne favorisent pas automatiquement
la participation démocratique. Mais elles en ont la potentialité, si
elles sont adaptées convenablement et mises sous contrôle populaire.(2)
Les télécommunications rendront aussi les délégués moins nécessaires
qu’ils ne l’étaient dans les mouvements radicaux du passé, quand ils
servaient en grande partie de simples messagers porteurs
d’informations. Des propositions diverses pourront être diffusées et
discutées à l’avance, et pour les questions vraiment importantes, il
sera possible d’organiser un duplex entre une réunion de délégués et
les assemblées locales, pour permettre à celles-ci de confirmer, de
modifier ou de rejeter immédiatement les décisions des délégués. Mais
si les questions ne sont pas particulièrement controversées, les
mandats seront probablement assez libres. Étant parvenue à une décision
d’ordre général (par exemple, “ce bâtiment doit être aménagé en
garderie”), une assemblée pourra se limiter à demander des volontaires
ou élire un comité pour la mettre en oeuvre, sans forcément exercer un
contrôle rigoureux.
Des puristes désoeuvrés peuvent toujours se figurer les abus éventuels.
“Ah ! Qui sait quelles subtiles manoeuvres élitistes ces délégués et
spécialistes technocratiques vont réussir à mettre en oeuvre !” Il n’en
est pas moins vrai qu’un grand nombre de gens ne peuvent surveiller
directement tout les détails à tout instant. Aucune société ne peut
éviter de compter à un degré ou à un autre sur la bonne volonté et le
bon sens. Il faut seulement reconnaître que les abus sont bien plus
difficiles sous le régime de l’autogestion généralisée que dans
n’importe quelle autre forme d’organisation sociale.
Les gens qui ont été assez autonomes pour inaugurer une société
autogérée seront naturellement vigilants par rapport au retour de la
hiérarchie. Ils veilleront sur la manière dont leurs délégués exécutent
leurs mandats, et les soumettront aussi souvent que possible au
roulement. Pour certaines fins ils imiteront peut-être les anciens
Athéniens en les désignant par tirage au sort, de telle manière à
éliminer les concours de popularité ou la conclusion de marchés. Quand
il s’agit des questions qui exigent des compétences techniques, ils
garderont l’oeil sur les experts jusqu’à ce que les connaissances
nécessaires soient plus répandues ou que les techniques en question
soient simplifiées ou dépassées. Des observateurs sceptiques seront
désignés pour donner l’alarme au premier signe de fourberie. Un
spécialiste qui donne de faux renseignements sera vite démasqué, et il
sera discrédité publiquement. Le moindre soupçon d’un complot
hiérarchique ou d’une pratique exploiteuse ou monopolisante entraînera
une protestation générale et sera éliminée par l’ostracisme, la
confiscation, la répression physique ou tout autre moyen qui s’avèrera
nécessaire.
Ceux qui s’inquiètent des abus éventuels peuvent toujours recourir à
ces moyens de sauvegarde et à d’autres, mais je doute qu’il y en aura
souvent besoin. Quand il s’agit de questions importantes, les gens
peuvent mettre en place toute sorte de surveillances ou de contrôles,
s’ils estiment que c’est nécessaire. Mais dans la plupart des cas ils
laisseront probablement à leurs délégués une assez grande liberté pour
exercer leur propre jugement et leur propre créativité.
L’autogestion généralisée évite à la fois les formes hiérarchiques de
la gauche traditionnelle et les formes les plus simplistes de
l’anarchisme. Elle n’est liée à aucune idéologie, pas même une
idéologie “antiautoritaire”. S’il s’avère qu’un problème exige une
compétence spécialisée ou une mesure d’autorité, les personnes
intéressées le découvriront bientôt et prendront toutes les mesures qui
leur semblent convenables, sans s’inquiéter de savoir si ces mesures
auraient reçu l’approbation des dogmatistes radicaux d’aujourd’hui.
S’agissant de fonctions non controversées, ils pourront trouver plus
commode de désigner des spécialistes pour des durées indéterminées, ne
les renvoyant que dans le cas fort improbable où ils abuseraient de
leur position. Dans certaines situations d’urgence où il est nécessaire
de prendre des décisions rapides et qualifiées (la lutte anti-incendie,
par exemple), ils accorderont naturellement temporairement aux
personnes désignées tout le pouvoir et l’autorité qui seront
nécessaires.
Consensus, décision majoritaire et hiérarchies inévitables
Mais de tels cas resteront exceptionnels. Autant que possible, la règle
générale sera le consensus, et au besoin la décision majoritaire. Un
personnage de Nouvelles de nulle part de William Morris (une des
utopies les plus raisonnables, charmantes, insouciantes et réalistes
qui soit) donne l’exemple de la question du remplacement éventuel d’un
pont de fer par un pont de pierre. On la propose au “Mote” (assemblée
des habitants). S’il y a un consensus net sur le principe, les gens
discutent pour savoir comment s’y prendre. Mais si quelques-uns des
habitants désapprouvent, s’ils estiment que le méchant pont de fer peut
encore servir un peu et s’ils ne veulent pas se donner l’embarras d’en
construire un autre pour le moment, on ne passe pas au vote cette
fois-là, on renvoie le débat officiel jusqu’à la prochaine assemblée.
Cependant,
les arguments pour et contre circulent, certains d’entre eux sont
imprimés, si bien que tout le monde est au courant ; et quand
l’assemblée se réunit à nouveau, il y a une discussion en règle, enfin
suivie d’un vote à mains levées. Si les deux partis se tiennent de
près, la question est une fois de plus ajournée pour plus ample
discussion. Si le vote est net, on demande à la minorité si elle
consent à se rallier à l’opinion générale, ce qui souvent, que dis-je ?
ce qui le plus communément, est le cas. Si elle refuse, la question est
mise en discussion une troisième fois, et si alors la minorité n’a pas
augmenté de façon appréciable, elle se rallie invariablement ; quoique
je crois bien me rappeler qu’il existe une loi à demi oubliée, d’après
laquelle elle peut pousser l’affaire encore plus loin. Mais je vous
l’ai dit, ce qui arrive toujours, c’est qu’elle se laisse convaincre,
non pas peut-être de la fausseté de son opinion, mais de
l’impossibilité qu’il y a de la faire adopter par la communauté, ni par
la persuasion, ni par la force.
Notez que ce qui simplifie énormément les choses dans de tels cas,
c’est qu’il n’y a plus d’intérêts économiques contradictoires -
personne n’a ni les moyens ni les raisons de suborner ou d’embobiner
des gens pour qu’ils votent d’une façon ou d’une autre, parce qu’il lui
arriverait de posséder beaucoup d’argent, ou des médias, ou une
compagnie de construction, ou un terrain aux alentours d’un emplacement
proposé. En l’absence de tels intérêts en jeu, les gens tendront vers
la coopération et le compromis, ne serait-ce que pour apaiser les
adversaires et se rendre la vie plus facile. Certaines communautés
adopteront des dispositions explicites pour satisfaire les minorités
(par exemple, si, au lieu de seulement voter “contre” une proposition,
20% expriment une “objection ardente”, elle doit être soutenue par 60%
pour passer). Mais il est peu probable que l’un ou l’autre des partis
en présence abusent de tels pouvoirs formels, de peur d’être traité de
la même façon quand les situations sont renversées. En ce qui concerne
les conflits inconciliables qui pourraient subsister, la solution se
trouve dans la grande diversité des cultures : Si des gens qui
préfèrent les ponts de fer se trouvent constamment mis en minorité par
des “artisanalistes” à la Morris, ils pourront toujours déménager dans
une communauté voisine où prévalent des goûts plus proches de leurs.
Privilegier à tout prix la règle de l’unanimité n’a de sens que si une
question n’est pas urgente et si le nombre de personnes concernées est
limité. L’unanimité est rarement possible entre un grand nombre de
gens. Il est absurde, au nom de la peur d’une éventuelle tyrannie
majoritaire, de soutenir le droit d’une minorité à entraver
continuellement la majorité ; ou d’imaginer que de tels problèmes
disparaîtront si nous “évitons toute structure”.
Comme l’a signalé un article bien connu publié il y a un certain nombre
d’années (“The Tyranny of Structurelessness” de Jo Freeman), il n’y a
pas de groupe sans structure, il n’y a que des structures différentes.
Un groupe “non-structuré” finit généralement par être dominé par une
clique qui, elle, a bien une structure. Les membres inorganisés n’ont
aucun moyen de contrôler une telle élite, surtout quand ils se
réclament d’une idéologie antiautoritaire qui les empêche d’en
reconnaître l’existence.
À défaut de reconnaître la décision majoritaire comme recours
alternatif dans le cas où on ne peut parvenir à l’unanimité, les
anarchistes et les consensistes se révèlent souvent incapables de
prendre des décisions pratiques, sauf en suivant les chefs de facto qui
savent manoeuvrer les gens pour parvenir à l’unanimité, ne serait-ce
que par leur capacité à supporter des réunions interminables jusqu’à
l’épuisement de toute l’opposition. Rejetant avec une délicatesse
ostentatoire les conseils ouvriers et tout ce qui est entaché d’une
apparence de coercition, ils finissent habituellement par se contenter
de projets consensuels qui sont bien moins radicaux.
Il est facile de stigmatiser les défauts des conseils ouvriers du
passé, qui, après tout, n’étaient que des improvisations hâtives de
gens engagés dans des luttes désespérées. Mais si ces tentatives
éphémères n’étaient pas des modèles parfaits à imiter aveuglément, ils
représentent néanmoins une avancée dans la bonne direction. L’article
de Riesel sur les conseils (I.S. n° 12) examine les limitations de ces
vieux mouvements, et souligne à juste titre que le pouvoir des conseils
doit être compris comme la souveraineté des assemblées générales toutes
entières et non pas seulement des conseils des délégués qu’ils ont
élus. Certains groupes d’ouvriers radicaux en Espagne, voulant éviter
toute ambiguïté sur ce point, se sont qualifiés d’ “assembléistes”
plutôt que de “conseillistes”. Un des tracts du C.M.D.O. précise les
traits essentiels de la démocratie conseilliste :
La dissolution de tout pouvoir extérieur ;
La démocratie directe et totale ;
L’unification pratique de la décision et de l’exécution ;
Le délégué révocable à tout instant par ses mandants ;
L’abolition de la hiérarchie et des spécialisations indépendantes ;
La gestion et la transformation conscientes de toutes les conditions de la vie libérée ;
La participation créative permanente des masses ;
L’extension et la coordination internationalistes.
Dès que ces traits sont reconnus et réalisés, peu importe que la
nouvelle forme d’organisation sociale s’appelle “anarchie”,
“communalisme”, “anarchisme communiste”, “communisme conseilliste”
“communisme libertaire”, “socialisme libertaire” “démocratie
participative” ou “autogestion généralisée”, et que ses divers
composants s’appellent “conseils ouvriers”, “conseils anti-travail”,
“conseils révolutionnaires”, “assemblées révolutionnaires”, “assemblées
populaires”, “comités populaires”, “communes”, “collectifs”,
“kibboutz”, “bolos”, “motes”, “groupes d’affinité” ou n’importe quoi
d’autre. Le terme “autogestion généralisée”, s’il n’est certes pas très
exaltant, a l’avantage de s’appliquer à la fois au moyen et au but,
tout en étant dégagé des connotations trompeuses que comportent des
termes comme “anarchie” ou “communisme”.
De toute façon il faut se rappeler que l’organisation formelle à grande
échelle sera l’exception. La plupart des questions locales se règleront
directement et sans cérémonie. Les individus ou les petits groupes se
mettront tout simplement à faire tout ce qui leur semble opportun
(“adhocratie”). La décision majoritaire ne sera qu’un dernier ressort
pour les cas, de plus en plus rares, où il n’y aura pas d’autre
solution.
Une société non-hiérarchique ne signifie pas que, par magie, tout le
monde devienne talentueux au même degré ou doive participer également à
tout. Elle signifie que les hiérarchies fondées et renforcées
matériellement auront été abolies. Certes les différences de capacités
diminueront dès lors que tout le monde sera encouragé à développer ses
propres potentialités. Mais ce qui importe, c’est que les différences
qui subsisteront ne se traduiront plus en distinctions de richesse ou
de pouvoir.
Les gens pourront prendre part à une gamme d’activités beaucoup plus
large qu’aujourd’hui, mais il ne sera pas nécessaire que chacun tient
toujours à tour de rôle et tous les postes. Si quelqu’un a un penchant
ou le chic pour une certaine tâche, les autres seront probablement
contents de lui permettre de s’y livrer autant qu’il le souhaite - à
moins que quelqu’un d’autre ne veuille lui aussi tenter le coup. Les
“spécialisations indépendantes” (à savoir le contrôle monopoliste des
informations ou des techniques essentielles) seront abolies ; des
spécialisations ouvertes et non dominatrices fleuriront. Comme
aujourd’hui, les gens solliciteront l’avis de personnes plus informées
s’ils en ressentent le besoin (bien qu’ils seront toujours encouragés à
se livrer à leurs propres investigations s’ils se méfient). Ils seront
également libres de se soumettre volontairement comme étudiants à un
enseignant, comme apprentis à un maître, comme joueurs à un entraîneur
ou comme interprètes à un metteur en scène - restant tout aussi libres
de cesser la relation à tout instant. Dans certaines activités, telles
que la chanson populaire en choeur, n’importe qui peut se mettre
immédiatement de la partie. D’autres, comme l’interprétation d’un
concerto classique, peuvent exiger une formation rigoureuse et une
direction cohérente, certaines personnes jouant les rôles principaux,
d’autres des rôles secondaires, d’autres encore étant heureux de
seulement écouter. La critique situationniste du spectacle est la
critique d’une tendance excessive de la société actuelle, elle
n’implique pas que tout le monde doive être un “participant actif”
vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Mis à part le domaine des soins nécessaires pour les handicapés
mentaux, la seule hiérarchie forte inévitable sera celle qui s’impose
dans l’éducation des enfants tant qu’ils ne sont pas capables de
s’occuper de leurs propres affaires. Mais dans un monde plus sain et
plus sûr, on pourra donner aux enfants bien plus de liberté et
d’autonomie qu’aujourd’hui. En ce qui concerne l’ouverture d’esprit
envers les nouvelles possibilités ludiques de la vie, les adultes
apprendront peut-être autant de choses des enfants qu’inversement. Ici
comme ailleurs, la règle générale sera de laisser les gens trouver leur
place : Une petite fille de dix ans qui participe à un projet pourrait
avoir la même voix au chapitre que les participants adultes, tandis
qu’un adulte non-participant n’en aura aucune.
L’autogestion n’exige pas que tout le monde ait du génie, mais
seulement que la plupart des gens ne soient pas de parfaits imbéciles.
C’est plutôt le système actuel qui met en avant des exigences
irréalistes, en faisant comme si les gens qu’il imbécillise
systématiquement étaient capables de choisir entre les programmes des
politiciens rivaux ou entre les prétentions publicitaires des
marchandises rivales, ou de s’engager dans des activités aussi
délicates, risquées et lourdes de conséquences que celle d’élever un
enfant ou de conduire une voiture sur une autoroute encombrée. Avec le
dépassement de toutes les fausse questions politiques et économiques
actuelles qui sont sciemment maintenues dans un état
d’incompréhensibilité, la plupart des questions pratiques se révéleront
finalement assez simples.
Quand les gens auront pour la première fois l’occasion d’être maîtres
de leur vie, ils feront sans aucun doute beaucoup d’erreurs. Mais ils
les découvriront et les corrigeront bientôt parce que, contrairement
aux hiérarques, ils n’auront aucun intérêt à les dissimuler.
L’autogestion ne garantie pas que les gens prendront toujours les
décisions justes. Mais toute autre forme d’organisation sociale
garantie que quelqu’un d’autre prendra les décisions en leur place.
L’élimination des racines de la guerre et du crime
L’abolition
du capitalisme éliminera les conflits d’intérêts qui servent
actuellement comme prétexte à l’État. La plupart des guerres actuelles
se basent en définitive sur des conflits économiques. Même quand il
s’agit d’antagonismes prétendument ethniques, religieux ou
idéologiques, une grande part des motivations réelles provient de la
concurrence économique, ou des frustrations psychologiques qui sont
liées en définitive à la répression politique et économique. Tant que
règne la concurrence désespérée, il est facile de manipuler les gens
pour qu’ils retournent à leurs communautés traditionnelles et se
disputent à propos de différences culturelles qui leur sembleraient
sans intérêt s’ils vivaient dans des conditions plus aisées. La guerre
génère bien plus de travail, d’épreuves et de risques que n’importe
quelle forme d’activité constructive, et des gens qui auront des
véritables possibilités de jouir de l’existence auront bien des choses
plus intéressantes à faire.
Il en va de même pour le crime. Si l’on met de côté les “crimes” sans
victime, la grande majorité d’entre eux sont liés directement ou
indirectement à l’argent et perdront donc toute signification avec
l’abolition du système marchand. Les communautés seront alors libre
d’expérimenter différents moyens pour venir à bout des rares actions
antisociales qui pourraient encore se produire.
Il y en a de toutes sortes. Les personnes intéressées pourraient
plaider leur cause devant la communauté locale ou devant un “jury” tiré
au sort, qui s’efforcerait de trouver les solutions les plus
conciliatrices et rédemptrices. Une personne reconnue coupable pourrait
être “condamnée” à une sorte de service social - non pas à une sale
besogne rendue intentionnellement désagréable et humiliante sous le
commandement de petits sadiques, ce qui ne produit qu’un surcroît de
colère et de ressentiment, mais à des projets valables et
potentiellement stimulants qui pourraient l’amener à des activités plus
saines (la restauration écologique, par exemple). Il resterait
peut-être quelques psychotiques incorrigibles qu’il faudrait détenir
humainement d’une façon ou d’une autre, mais de tels cas deviendraient
de plus en plus rares, la prolifération actuelle de la violence
“gratuite” n’étant qu’une réaction normale à l’aliénation sociale, qui
permet à ceux qui ne sont pas traités en personnes réelles d’obtenir au
moins l’amère satisfaction d’être reconnus comme des menaces réelles.
L’ostracisme exercera un effet préventif simple et efficace : le voyou
qui se moque de la menace de la punition, qui ne fait que le renforcer
dans son machisme, sera dissuadé bien plus efficacement s’il sait que
tout le monde se montrera froid envers lui. Dans les rares cas où cela
se révélerait insuffisant, la variété des cultures pourrait faire du
bannissement une solution praticable : un type violent qui troublerait
constamment une communauté tranquille pourrait très bien s’intégrer
dans une région plus agitée comme le Far West - ou il risque de subir
des représailles plus sévères.
Ce sont seulement quelques-unes des possibilités existantes. Les hommes
libérés trouveront sans aucun doute des solutions plus créatives, plus
efficaces et plus humaines que celles que nous pouvons imaginer à
présent. Je ne prétends pas qu’il n’y aura pas de problèmes, mais
seulement qu’il y en aura beaucoup moins qu’à présent, où les gens qui
se trouvent en bas d’une échelle sociale absurde sont durement punis de
leur efforts rudimentaires pour s’en échapper, tandis que ceux d’en
haut pillent la planète en toute impunité.
La barbarie du système pénal actuel n’est surpassée que par sa
stupidité. On a montré souvent que les punitions draconiennes n’ont en
fin de compte aucun effet notable sur le taux de criminalité, qui est
directement lié aux niveaux de pauvreté et de chômage ainsi qu’à des
facteurs moins quantifiables mais tout aussi évidents comme le racisme,
la destruction des communautés urbaines et l’aliénation générale
produite par le système spectaculaire-marchand. La menace de passer des
années en prison, qui pourrait avoir un puissant effet préventif sur
quelqu’un qui mène une vie satisfaisante, ne signifie presque rien pour
ceux qui n’ont pas d’autres véritables choix. Il n’est pas très
intelligent, sous prétexte de faire des économies, de casser des
programmes sociaux qui sont déjà lamentablement insuffisants, tout en
remplissant les prisons avec des condamnés à perpétuité dont la
détention reviendra à presque un million de dollars chacun. Mais comme
tant d’autres politiques sociales irrationnelles, cette tendance
persiste parce qu’elle est rencontre de puissants intérêts.(3)
L’abolition de l’argent
Une
société libérée doit abolir toute l’économie monétaire-marchande.
Continuer à accepter la validité de l’argent reviendrait à accepter la
perpétuation de la domination de ceux qui l’avaient accumulé auparavant
ou qui possèdent le savoir-faire requis pour le réaccumuler après une
répartition radicale. Pour certaines fins, et pour un certain temps
encore, on aura encore besoin de formes alternatives de “comptes
économiques”, mais leur étendue sera soigneusement limitée et aura
tendance à diminuer, au fur et à mesure que l’abondance matérielle et
le développement de la coopération sociale les rendra moins nécessaire.
Une société post-révolutionnaire pourrait avoir une organisation
économique à trois étages, quelque chose dans ce genre :
1) Certain biens et services de base seront librement disponibles pour tout le monde sans aucune comptabilité.
2) D’autres seront également gratuits, mais seulement en quantités limitées, ils seront rationnés.
3) D’autres encore, classés “de luxe”, seront disponibles contre des “crédits”.
À la différence de l’argent, les crédits ne pourront servir à se
procurer que certains biens spécifiés, et ne s’appliqueront pas à la
propriété communautaire de base telle que la terre, les services
publics ou les moyens de production. En plus, ils auront probablement
une date de péremption pour en limiter l’accumulation.
Une telle organisation sera assez flexible. Pendant la période de
transition la quantité de biens gratuits sera probablement minime -
juste assez pour que chacun puisse se débrouiller -, la plupart des
biens exigeant des crédits que l’on peut gagner par son travail. Avec
le temps, de moins en moins de travail sera nécessaire et de plus en
plus de biens seront disponibles gratuitement - la proportion étant
toujours déterminée par les conseils. Des crédits pourraient être
distribués également à tous, chaque personne en recevant périodiquement
une certaine quantité. D’autres pourraient servir à rémunérer certains
travaux dangereux ou désagréables pour lesquels il n’y a pas assez de
volontaires. Les conseils pourraient établir des prix fixes pour
certains produits de luxe, tout en en laissant d’autres suivre l’offre
et la demande. À mesure qu’un produit de luxe se fera plus abondant,
son prix baissera, jusqu’à ce qu’il devienne éventuellement gratuit.
Les biens pourront passer d’un état à un autre selon les conditions
matérielles et les préférences des communautés.
Ce sont seulement quelques-uns des possibles.(4) En expérimentant par
diverses méthodes, les gens apprendront par eux-mêmes quelles sont les
formes de propriété, d’échange et de comptabilité qui sont nécessaires.
De toute façon, les problèmes “économiques” qui subsisteront, s’il y en
a, ne seront pas graves, parce que les limitations imposées par la
rareté ne s’appliqueront qu’au secteur des produits “de luxe”
non-essentiels. Le libre accès universel à la nourriture, à
l’habillement, au logement, à l’éducation, aux services publics, aux
services médicaux, aux facilités culturelles et aux moyens de transport
et de communication, tout cela peut être réalisé presque immédiatement
dans les régions industrialisées et dans un délai assez court dans les
régions moins développées. Beaucoup de ces choses existent déjà, et il
ne s’agit que de les rendre disponibles plus largement et plus
équitablement. Ce qui manque encore pourra être produit facilement dès
que l’énergie sociale sera détournée des entreprises irrationnelles qui
la monopolisent aujourd’hui.
Prenons par exemple la question du logement. Les activistes antiguerre
ont constaté fréquemment que l’on pourrait loger convenablement toute
la population mondiale pour un prix inférieur à celui de la
consommation militaire mondiale de quelques semaines. Ils envisagent
sans doute des habitations assez minimales. Mais si la quantité
d’énergie gaspillée actuellement par les gens pour gagner l’argent qui
sert à enrichir les propriétaires et les spéculateurs immobiliers était
détournée vers la construction d’habitations nouvelles, tout le monde
pourrait bientôt être logé d’une façon vraiment très convenable.
Pour commencer, la plupart des gens pourront continuer à vivre dans
leurs résidences actuelles et se consacrer à trouver des logements pour
les sans-abri. Des hôtels et des immeubles de bureaux seront occupés.
Certaines propriétés vraiment extravagantes seront réquisitionnées et
transformées en logements, parcs, jardins potagers communaux, etc. Ceux
qui possèdent des propriétés relativement spacieuses pourraient
proposer de loger temporairement les sans-abri tout en les aidant à
construire leurs propres habitations, ne serait-ce que pour détourner
le ressentiment qui pourrait les atteindre.
L’étape suivante serait d’améliorer et d’égaliser la qualité des
logements. En cette matière, comme en d’autre, il ne s’agira pas
d’aboutir à une uniformité rigide (“tout le monde doit avoir un
logement avec telles spécifications”), mais de parier sur l’esprit
général de l’équité qui se développera chez les gens, les problèmes se
réglant de manière flexible, un par un. Si quelqu’un pense qu’il n’a
pas reçu sa juste part, il peut faire appel à la communauté qui, si son
grief n’est pas complètement extravagant, se mettra probablement en
quatre pour le réparer. Il faudra trouver des compromis quant aux
questions concernant le droit de vivre, et pour combien de temps, dans
les régions le plus attrayantes, qui pourraient se répartir par tirage
au sort, ou être loués aux plus offrants par des enchères de crédits.
De tels problèmes ne seront peut-être pas résolus à la satisfaction
complète de tous, mais ils seront certainement réglés bien plus
équitablement que dans un système où l’accumulation de morceaux de
papier magiques permet à une personne de réclamer le “droit de
propriété” d’une centaine de bâtiments pendant que d’autres doivent
vivre dans la rue.
Une fois qu’on a satisfait les besoins fondamentaux, la perspective
quantitative du temps de travail fera place à une perspective
qualitativement nouvelle de créativité libre. Quelques amis pourront
travailler avec bonheur à la construction de leur propre maison, même
s’il leur faut une année pour accomplir ce qu’une équipe
professionnelle aurait pu faire plus efficacement en un mois. Bien plus
de jeu, d’imagination et d’amour entreront dans tels projets, et les
logements qui en résulteront seront bien plus charmants, plus bigarrés
et plus personnels que ce qui passe aujourd’hui pour “convenable”.
Ferdinand Cheval, facteur rural français du XIXe siècle, a consacré
tout son temps libre pendant plusieurs décennies à la construction de
son “palais idéal”.
Les gens comme Cheval sont habituellement qualifiés d’excentriques,
mais ils ne sont exceptionnels que par le fait qu’ils continuent à
exercer la créativité innée que nous avons tous, mais que nous sommes
généralement persuadés de refouler à l’issue de la première enfance.
Une société libérée verrait ce genre de “travail” se multiplier,
projets décidés librement, qui seront si engageants que les gens ne
penseront pas plus à compter leur “temps de travail” qu’il ne pensent
aujourd’hui à compter les caresses amoureuses ou à essayer d’économiser
sur la durée d’une danse.
L’absurdité de la plupart des emplois actuels
Il
y a cinquante ans, Paul Goodman a estimé que moins que dix pour cent du
travail qu’on effectuait alors suffirait à satisfaire les besoins
humains fondamentaux. Quel que soit le chiffre exact (il serait encore
plus bas maintenant, bien qu’il dépende évidemment de ce qui est
considéré comme besoin fondamental ou raisonnable), il est évident que
la plus grande part du travail actuel est absurde et inutile. Avec
l’abolition du système marchand, des centaines de millions de gens qui
sont maintenant occupés à la production de marchandises superflues, ou
à leur publicité, à leur emballage, à leur transport, à leur vente, à
leur protection (vendeurs, commis, contremaîtres, administrateurs,
banquiers, agents de change, propriétaires, chefs syndicalistes,
politiciens, policiers, avocats, juges, geôliers, gardes, soldats,
économistes, publicitaires, fabricants d’armes, douaniers, percepteurs,
agents d’assurances, conseillers financiers, ainsi que leurs nombreux
subordonnés) seront tous libérés pour partager les quelques tâches
réellement nécessaires.
Ajoutez les chômeurs qui, selon un rapport récent de l’O.N.U.,
constituent plus que 30% de la population mondiale. Si ce chiffre
semble important, c’est qu’il comprend sans doute les prisonniers, les
réfugiés et bien d’autres gens qui ne sont pas ordinairement comptés
dans les statistiques officielles du chômage parce qu’ils ont renoncé à
chercher du travail, comme ceux que l’alcoolisme ou les drogues ont
rendus incapables de travailler, ou qui sont tellement écoeurés par
l’éventail des emplois possibles qu’ils consacrent toute leur énergie à
esquiver le travail en recourant au crime ou à des expédients.
Ajoutez les millions de gens âgés qui aimeraient bien s’engager dans
des activités dignes d’intérêt, mais qui sont maintenant relégués dans
une retraite passive et ennuyeuse. Et les jeunes, voire même les
enfants, qui seraient stimulés par projets utiles et éducatifs s’ils
n’étaient pas enfermés dans des mauvaises écoles conçues pour inculquer
une obéissance passive.
Enfin, il convient de prendre en compte la grande quantité de
gaspillage qui se produit y compris à l’occasion de la réalisation de
travaux indiscutablement nécessaires. Les médecins et les infirmières,
par exemple, consacrent une grande partie de leur temps (en plus de
celui qui est consacré à remplir les formulaires d’assurances, à
envoyer les factures aux clients, etc.) à essayer sans grand succès de
neutraliser toutes sortes de problèmes d’origine sociale tels que les
accidents du travail ou de la circulation, les indispositions
psychologiques, les maladies causées par le stress, la pollution, la
sous-alimentation ou les conditions insalubres, sans parler des guerres
et des épidémies qui les suivent souvent - problèmes qui disparaîtront
en grande partie dans une société libérée, laissant les travailleurs
médicaux libres de concentrer sur la médecine préventive.
Il faut prendre aussi en considération la quantité importante de
travail gaspillé intentionnellement : la suppression de méthodes qui
allègent le travail parce qu’elles risquent au même temps de supprimer
son emploi ; le fait de travailler aussi lentement que possible ; le
sabotage des machines pour faire pression sur les patrons, ou
simplement par rage ou frustration. Sans oublier les absurdités
révélées par la “loi de Parkinson”, selon lequel toute tâche finit par
occuper tout le temps disponible, du “principe de Peter”, selon lequel
chaque employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence, et d’autres
tendances semblables qui ont été moquées avec tant d’esprit par C.
Northcote Parkinson et Laurence Peter.
Enfin, il faut prendre en compte la quantité de travail gaspillé qui
sera éliminée quand les produits seront faits pour durer, et non plus
pour se détériorer ou se démoder de manière à ce que les gens doivent
continuellement en acheter de nouveaux. Après une brève période de
production intensive pour fournir des biens durables de haute qualité à
tout le monde, bien des industries pourront être ramenées à des niveaux
d’activité très modestes : juste assez pour renouveler ces biens et
pour les améliorer de temps en temps lorsqu’on a développé une
innovation vraiment utile.
À prendre en considération tous ces facteurs, il est facile de voir que
dans une société organisée raisonnablement, la quantité de travail
nécessaire pourrait se réduire à un ou deux jours par semaine.
La transformation du travail en jeu
Mais
une réduction quantitative aussi radicale conduira à un changement
qualitatif. Comme l’avait découvert Tom Sawyer, quand les gens ne sont
pas obligés de travailler, même la tâche la plus banale peut paraître
originale et fascinante : Le problème n’est plus comment la faire faire
à des gens, mais comment satisfaire tous les volontaires. Il serait peu
réaliste de s’attendre à ce que les gens travaillent à plein temps pour
réaliser des tâches désagréables et dénués de sens sans y être obligés
par la surveillance ou contraints par des motivations économiques. Mais
la situation sera bien différente quand il ne s’agira que de consacrer
dix ou quinze heures par semaine à des tâches utiles, variées,
auto-organisées, et ce de son propre gré.
De plus, une fois qu’ils se seront engagés dans des projets qui les
passionnent, la plupart des gens ne voudront pas se limiter à ce
minimum. Cela réduira les tâches nécessaires à un niveau encore plus
minuscule pour ceux qui pourraient manquer d’un tel enthousiasme.
Pas besoin d’ergoter sur le terme travail. Le travail salarié doit être
aboli. Le travail sensé et librement choisi peut être tout aussi
amusant que n’importe quelle autre forme de jeu. Notre travail actuel
produit généralement des résultats pratiques, mais pas ceux que nous
aurions choisis, tandis que notre temps libre, dans une grande mesure,
se borne à des futilités. Avec l’abolition du salariat, le travail
deviendra plus ludique, et le jeu plus actif et plus créatif. Quand les
gens ne seront plus rendu fou par leur travail, ils n’exigeront plus
des distractions passives et idiotes pour s’en remettre.
Je ne veux pas dire que ce soit mal de trouver agréable des
divertissements insignifiants. Mais il faut reconnaître qu’une grande
partie de leur attrait vient du manque d’activités plus satisfaisantes.
Quelqu’un dont la vie manque d’aventure réelle peut trouver un peu
d’exotisme en collectionnant des artefacts d’autre temps et d’autre
lieux. Quelqu’un dont le travail est abstrait et fragmenté peut se
donner beaucoup de peine pour produire effectivement un objet concret
et complet, même si ce n’est rien d’autre qu’un bateau dans une
bouteille. Ces hobbies et bien d’autres révèlent la persistance des
élans créateurs qui s’épanouiront réellement quand on leur donnera
libre cours sur une plus large échelle. Imaginez comme les gens qui
aiment bricoler ou cultiver leur jardin se passionneront pour la
recréation de tout leur environnement ; et comme les milliers
d’amateurs des chemins de fer sauteront sur l’occasion de reconstruire
et de faire marcher les modèles améliorés de réseaux ferrés qui seront
un des principaux moyens de réduire la circulation routière.
Quand les gens sont en butte aux soupçons et aux règlements oppressifs,
il est normal qu’ils essayent de travailler aussi peu que possible.
Mais une situation de liberté et de confiance mutuelle génère
inversement une tendance à mettre sa fierté à faire le meilleur travail
possible. Bien que certains travaux dans la nouvelle société seront
plus appréciées que d’autres, les rares tâches qui sont vraiment
difficiles ou désagréables attireront probablement des volontaires plus
qu’il n’en faut, répondant au frisson du défi ou au besoin de
reconnaissance, si non au sens des responsabilités. Même à présent,
bien des gens sont heureux de contribuer à des projets louables, s’ils
en ont le temps. Ils seront bien plus nombreux à le faire quand ils
n’auront plus à s’inquiéter de pourvoir à leurs besoins et à ceux de
leur famille. Au pire, les rares tâches complètement impopulaires
devront être exécutées par roulements et tirées au sort jusqu’à ce
qu’elles puissent être automatisées. Ou bien il pourrait y avoir des
enchères pour savoir si quelqu’un serait disposé à les réaliser,
disons, pendant cinq heures la semaine au lieu du travail ordinaire de
dix ou quinze heures, ou contre quelques crédits supplémentaires.
Les types non-coopératifs seront probablement si rares que le reste de
la population pourra les laisser tranquilles plutôt que de prendre la
peine de les contraindre à fournir leur petite quote-part de travail. À
un certain niveau d’abondance, il est plus simple d’ignorer les
quelques abus qui pourraient se produire plutôt que d’enrôler une armée
de contrôleurs, comptables, inspecteurs, délateurs, indicateurs,
gardes, gendarmes, etc. pour fourrer leur nez partout, contrôler tous
les détails et punir toutes les infractions. Il n’est pas réaliste
d’espérer que tout le monde soit généreux et coopératifs quand il n’y a
pas grand-chose à distribuer, mais un surplus matériel important créera
une grande “marge d’abus”, de sorte que cela n’aura pas d’importance si
quelques personnes ne fournissent pas leur quote-part, ou si elles
prennent un peu plus que ce qui leur revient.
Quelles que soient les autres formes d’échange qui pourront exister
dans la nouvelle société, la plus simple et probablement la plus
commune sera le don. L’abondance générale rendra facile d’être
généreux. Le don est amusant, il procure des satisfactions et il
élimine l’ennui d’avoir à faire des comptes. Le seul calcul qui
subsistera sera celui qui sera lié à la saine émulation mutuelle. “La
communauté voisine a donné telle chose à une région moins aisée ; nous
devrions pouvoir en faire autant.” “Ils ont organisé une fête
formidable ; essayons de faire encore mieux.” Un peu de rivalité
amicale (pour savoir qui peut inventer la recette la plus délicieuse,
cultiver un légume supérieur, résoudre un problème social, inventer un
nouveau jeu) profitera tout le monde, même aux perdants.
Une
société libérée fonctionnera probablement à peu près comme une fête
potluck (où tout le monde apporte un plat). La plupart des gens aiment
préparer un plat qui sera apprécié par les autres. De sorte que même si
quelques personnes n’apportent rien, il y a quand même assez pour tous.
Il n’est pas nécessaire que tout le monde contribue pour une part
exactement égale, parce que les tâches sont si minimes et partagées
entre un si grand nombre de gens que personne n’est surchargée. Comme
tout le monde participe ouvertement, il n’y a pas besoin de contrôler
les gens ou d’instituer des pénalités pour sanctionner le refus de
coopération. Le seul aspect “coercitif ”, c’est l’approbation ou la
désapprobation des autres participants.
L’approbation encourage
les contributions, tandis que même une personne tout à fait égoïste se
rendra compte qu’on commence à la regarder d’un sale oeil et qu’on
finira peut-être par ne plus l’inviter si elle néglige constamment de
contribuer. L’organisation n’est nécessaire que quand il y a un
problème. S’il y a souvent trop de desserts et trop peu d’entrées, le
groupe pourra décider qui doit apporter quoi. Si quelques personnes
généreuses finissent par prendre une trop grande part au nettoyage, une
douce poussée suffira pour décider les autres à proposer leurs
services. Ou bien on met au point un roulement systématique.
Aujourd’hui, bien sûr, une telle coopération spontanée est l’exception,
qui ne se rencontre pratiquement que là où les liens communautaires
traditionnels ont subsisté, ou parmi des petits groupes de pairs dans
les régions où les conditions ne sont pas trop dures. Dans le monde où
les loups se mangent entre eux, c’est normal que les gens ne se
préoccupent que de leur propre intérêt et se méfient d’autrui. À moins
que le spectacle ne les sollicite par quelque “histoire à dimension
humaine” sentimentale, ils ne s’intéressent généralement que très peu à
ceux qui sont en-dehors de leur cercle immédiat. Pleins de frustrations
et de ressentiments, ils peuvent même éprouver un plaisir méchant à
gâter les plaisirs des autres.
Néanmoins, malgré tout ce qui décourage leur humanité, la plupart des
gens aiment se
