Le FSM de Berkeley

Malgré sa naïveté, ses confusions et le manque de contrôle rigoureux sur ses délégués, le FSM est un bon exemple des tendances spontanées vers l’auto-organisation pratique qui apparaissent dans une situation radicale. Une vingtaine de comités se sont formées pour coordonner l’impression, les communiqués de presse, l’assistance judiciaire, pour se débrouiller à trouver de la nourriture, des haut-parleurs et d’autres choses nécessaires, ou pour trouver des volontaires ayant signalé leurs compétences et leur disponibilité pour des tâches diverses. Par le moyen des réseaux téléphoniques (chacun appelle dix autres, dont chacun doit appeler à son tour dix autres...), il était possible de contacter à bref délai plus de vingt mille étudiants.
Mais au-delà des seules questions d’efficacité pratique, et même au-delà des questions politiques apparentes, les révoltés perçaient toute la façade spectaculaire et goûtaient un peu de la vie réelle, de la communauté réelle. Un des participants a estimé que dans l’espace de quelques mois il est parvenu à connaître, ne fût-ce que vaguement, deux ou trois mille personnes - cela dans une université qui était notoire pour avoir “transformé les gens en numéros”. Un autre participant a écrit d’une manière émouvante : “Affrontant une institution apparemment destinée à nous frustrer en dépersonnalisant et en bloquant la communication, une institution qui manquait d’humanité, de grâce et de sensibilité, nous avons trouvé, florissant en nous-mêmes, la présence dont nous protestions au fond l’absence.”(4)
Une situation radicale doit prendre de l’ampleur, ou échouer. Dans certains cas exceptionnels un lieu particulier peut servir de base permanente, ou au moins sur le long terme, de foyer pour la coordination, ou de refuge contre la répression. Sanrizuka - zone rurale près de Tokyo qui était occupée par les agriculteurs dans les années 70 dans le but de bloquer la construction d’un nouvel aéroport - a été défendu avec tant d’acharnement et tant de succès pendant tant d’années qu’elle s’est transformé en quartier général de diverses luttes dans tout le pays. Mais un lieu fixe favorise la manipulation, la surveillance et la répression, et le fait d’y être cloué pour le défendre interdit la liberté de mouvement. Les situations radicales se caractérisent toujours par beaucoup de circulation : Alors qu’un certain nombre de gens convergent sur les endroits clé pour voir ce qui arrive, d’autres se déploient de là dans toutes les directions pour étendre la contestation à d’autres régions.
Une mesure simple mais essentielle dans n’importe quelle action radicale, c’est que les participants communiquent ce qu’ils font réellement, et disent pourquoi ils le font. Même s’ils n’ont pas fait grand-chose, une telle communication est exemplaire en elle-même. En plus du fait qu’elle relance le jeu sur une plus large échelle et incite à la participation d’autres gens, elle permet de dépasser la dépendance habituelle vis-à-vis des rumeurs, des informations médiatiques ou des porte-parole non contrôlés.
Cette communication est également un pas essentiel vers l’auto-clarification. La proposition d’émettre un communiqué commun entraîne des choix concrets : Nous voulons communiquer avec qui ? Dans quel but ? Qui s’intéresse à ce projet ? Qui est d’accord avec cette déclaration ? Qui n’est pas d’accord ? Sur quels points ? Tout cela peut mener à une polarisation, dans la mesure où les gens envisagent les développements possibles de la situation, se mettent au clair, et se regroupent avec ceux qui pensent comme eux pour poursuivre divers projets.
Une telle polarisation clarifie la situation pour tout le monde. Chaque tendance reste libre de s’exprimer et de mettre ses idées en pratique, et les résultats peuvent se distinguer plus clairement que si des stratégies contradictoires étaient confondues dans des compromis où tout est réduit au plus petit dénominateur commun. Quand les gens prendront conscience de la nécessité de se coordonner, ils le feront. En attendant, la prolifération d’individus autonomes est bien plus fructueuse que cette “unité” superficielle et ordonnée d’en haut qui est toujours vivement recommandée par les bureaucrates.
Le fait d’être nombreux rend parfois possible des actions qui seraient imprudentes pour des individus isolés. Et certaines actions collectives (des grèves ou des boycotts, par exemple) exigent que les gens agissent à l’unisson, ou au moins qu’ils n’aillent pas à l’encontre d’une décision majoritaire. Mais les individus ou les petits groupes peuvent se charger directement de beaucoup d’autres matières. Mieux vaut battre le fer pendant qu’il est chaud que perdre son temps à essayer de réfuter les objections de masses de spectateurs qui restent encore sous l’emprise des manipulateurs.
Les petits groupes sont bien en droit de choisir leurs propres collaborateurs : Des projets précis peuvent exiger des capacités précises ou un accord étroit entre les participants. Par contre, une situation radicale ouvre des possibilités plus grandes pour un plus grand nombre. En simplifiant les questions fondamentales et en permettant de dépasser les séparations habituelles, elle rend des masses de gens ordinaires capables de réaliser des tâches qu’ils auraient été incapables de seulement imaginer la semaine précédente. De toute façon, seules les masses auto-organisées peuvent réaliser de telles tâches, personne ne peut le faire à leur place.
Quel est le rôle des minorités radicales dans une telle situation ? Il est clair qu’elles ne doivent pas prétendre représenter ou conduire le peuple. Mais par contre il est absurde de déclarer, au motif qu’il faut éviter la hiérarchie, qu’elles doivent immédiatement “se dissoudre dans les masses” et cesser d’exprimer leurs propres vues ou de mettre en oeuvre leurs propres projets. Elles ne doivent pas faire moins que les individus ordinaires qui font partie de ces “masses”, qui doivent exprimer leurs vues et mettre en oeuvre leurs projets, faute de quoi rien n’arriverait jamais. En pratique, les radicaux qui prétendent craindre de “dire aux gens ce qu’ils doivent faire”, ou “d’agir à la place des travailleurs”, finissent généralement soit par ne rien faire, soit par déguiser la répétition interminable de leur idéologie en “comptes rendus des discussions entre quelques travailleurs”.

Les situationnistes en Mai 1968

Les situationnistes et les Enragés eurent en Mai 1968 une pratique bien plus lucide et bien plus franche. Pendant les premiers trois ou quatre jours de l’occupation de la Sorbonne (14-17 mai) ils ont exprimé ouvertement leurs vues sur les tâches de l’assemblée et du mouvement en général. De ce fait, un des Enragés, René Riesel, fut élu au premier Comité d’occupation. Comme les autres délégués, il fut réélu le lendemain.
Riesel et un des délégués - il semble que tous les autres se soient esquivés sans respecter leurs engagements - ont essayé de mettre en pratique les deux mesures qu’ils avaient préconisées, à savoir le maintien de la démocratie totale à la Sorbonne et la diffusion la plus large des appels pour l’occupation des usines et la formation des conseils ouvriers. Mais à partir du moment où l’assemblée eut toléré à de nombreuses reprises que son Comité d’occupation soit foulé aux pieds par diverses bureaucraties gauchistes non élues, et puisqu’elle refusait de faire sien l’appel pour les conseils ouvriers (refusant ainsi d’encourager les ouvriers à faire ce que cette assemblée faisait déjà à la Sorbonne), les Enragés et les situationnistes l’ont quitté pour continuer leur agitation de façon indépendante.
Il n’y avait rien de non-démocratique dans ce départ : l’assemblée de la Sorbonne restait libre de faire comme bon lui semblait. Mais puisqu’elle négligeait de répondre aux tâches urgentes imposées par la situation et qu’elle contredisait même ses propres prétentions à la démocratie, les situationnistes estimèrent qu’elle ne pouvait plus être considérée comme une plaque tournante du mouvement. Leur diagnostic fût confirmé par l’écroulement ultérieur du semblant même de démocratie participative qui existait à la Sorbonne : Après leur départ, l’assemblée ne connût plus d’élections et revint à la forme gauchiste typique, à savoir la direction par des bureaucrates auto-désignés, suivis par des masses passives.
Alors que ces événements se déroulaient entre quelques milliers de gens à la Sorbonne, des millions de travailleurs occupaient leurs usines partout dans le pays (d’où l’absurdité de qualifier Mai 1968 de “mouvement étudiant”). Les situationnistes, les Enragés et quelques dizaines d’autres révolutionnaires conseillistes ont constitué le Conseil pour le Maintien des Occupations (C.M.D.O.), dans le but d’encourager ces travailleurs à se passer des bureaucrates syndicalistes et à se mettre directement en relation pour réaliser les possibilités radicales qui étaient en germes dans leur action.(5)

L’ouvriérisme est dépassé, mais la position des ouvriers est toujours centrale

“L’indignation vertueuse est un stimulant puissant, mais un régime dangereux. Gardez à l’esprit l’ancien proverbe : ‘La colère est mauvaise conseillère’. (...) Quand votre sympathie est émue par les souffrances des personnes dont vous ne savez rien sauf qu’elles sont maltraitées, votre indignation généreuse leur attribue toutes sortes de vertus, et toutes sortes de vices à ceux qui les oppriment. Mais la vérité brutale, c’est que les gens maltraités sont pires que les gens bien traités.”
George Bernard Shaw, Guide de la Femme intelligente en présence du socialisme et du capitalisme

“Nous abolirons les esclaves parce que nous ne pouvons en supporter la vue.”
Nietzsche

Lutter pour la libération n’implique pas qu’on doive estimer les opprimés. L’injustice ultime de l’oppression sociale, c’est qu’elle a plus des chances d’avilir les victimes que de les ennoblir.
Une bonne part de la rhétorique gauchiste traditionnelle découlait de notions dépassées sur les mérites du travail : Les bourgeois étaient mauvais parce qu’ils ne se livraient pas à un travail productif, tandis que les braves prolétaires méritaient le fruit de leur travail, etc. Comme le travail est devenu toujours moins nécessaire et comme il a des finalités toujours plus absurdes, cette perspective a perdu tout son sens (en supposant qu’elle en ait jamais eu). Il ne s’agit pas de glorifier le prolétariat, mais de l’abolir.
La domination de classe n’a pas disparue simplement parce qu’un siècle de démagogie gauchiste a démodé la vieille terminologie radicale. Le capitalisme moderne, tout en supprimant progressivement une partie du travail ouvrier et en jetant des secteurs entiers de la population dans le chômage permanent, a prolétarisé pratiquement tous les autres. Les cols blancs, les techniciens et même les professionnels libéraux qui s’enorgueillissaient autrefois de leur indépendance (médecins, scientifiques, savants, hommes de lettres) sont de plus en plus soumis aux impératifs commerciaux les plus grossiers et même à une réglementation qui fait penser à la chaîne de montage dans les usines. Moins de 1% de la population mondiale possède 80% de la terre. Même aux États-Unis, censés être relativement égalitaires, la disparité économique est extrême, et le devient toujours plus. Il y a vingt ans, le salaire moyen d’un P.-D.G. était 35 fois plus important que celui d’un ouvrier. Il est maintenant 120 fois plus important. Il y a vingt ans, le 0,5% de la population américaine le plus riche possédait 14% de la propriété privée. Ils en possèdent maintenant 30%. Mais de tels chiffres ne suffisent pas pour prendre la mesure de l’étendue complète du pouvoir de cette élite. Le pouvoir d’achat des classes inférieures ou moyennes sert presque entièrement à couvrir leurs frais quotidiens, ne laissant rien, ou presque rien, pour des investissements susceptibles de leur donner du pouvoir social. Un magnat qui ne possède que 5 ou 10 pour cent d’une société commerciale peut néanmoins la contrôler, à cause de l’apathie de la masse de petits actionnaires non organisés, et exerce ainsi autant de pouvoir que s’il la possédait complètement. Et il ne faut que quelques grandes sociétés commerciales, dont les conseils d’administration s’entendent entre eux et avec les hautes strates de l’État, pour acheter, ruiner ou marginaliser les petits concurrents indépendants et dominer effectivement les médias et les politiciens qui sont aux postes clé.
Le spectacle omniprésent de la prospérité des classes moyennes a dissimulé cette réalité, surtout aux États-Unis où, à cause de l’histoire particulière de ce pays (et malgré la violence de nombre de combats ouvriers dans le passé), les gens sont plus ignorants des divisions de classes que dans n’importe quelle autre région du monde. La grande diversité des ethnies et la multitude de stratifications intermédiaires ont estompé la distinction fondamentale entre le sommet et la base. Les Américains possèdent tant de marchandises qu’il ne remarquent pas que quelqu’un d’autre possède la société entière. Sauf pour ceux qui sont vraiment en bas, forcément plus avertis, ils supposent généralement que la pauvreté est la faute des pauvres ; que toute personne entreprenante trouvera toujours un moyen de réussir ; et que si l’on ne peut gagner sa vie dans une région, on peut toujours prendre un nouveau départ ailleurs. Il y a un siècle, quand il était encore possible et facile de déménager plus à l’ouest, cette croyance avait un certain fondement. La persistance des spectacles qui entretiennent la nostalgie de la vieille frontière occulte le fait que les conditions actuelles sont bien différentes et qu’il n’y a plus de régions nouvelles vers lesquelles nous pourrions nous échapper.
Les situationnistes ont parfois employé le terme prolétariat (ou plus précisément, le nouveau prolétariat) dans un sens élargi, pour désigner toute personne “qui n’a aucun pouvoir sur l’emploi de sa vie et qui le sait”. Cet usage n’est peut-être pas très précis, mais il a le mérite de souligner le fait que la société est toujours divisée en classes, et que la division fondamentale est toujours celle qui sépare la petite minorité qui possède et contrôle tout, et la grande majorité qui n’a rien à échanger que sa force de travail. Dans certains contextes il peut être préférable d’employer d’autres termes, tels que “le peuple”, mais certainement pas si cela aboutit à mettre dans le même sac les exploiteurs et les exploités. Il ne s’agit pas de mythifier les salariés, qui, comme on pouvait s’y attendre étant donné que le spectacle a essentiellement pour fonction de les maintenir dans un état d’illusions, sont souvent un des secteurs les plus ignorants et les plus réactionnaires de la société. Il ne s’agit pas non plus de compter les points pour voir qui est le plus opprimé. Il faut contester toutes les formes d’oppression, et tout le monde peut contribuer à cette contestation - femmes, jeunes, chômeurs, minorités, lumpens, bohèmes, paysans, classes moyennes, voire des renégats de l’élite dirigeante. Mais aucune de ces catégories ne peut parvenir à une libération définitive sans abolir les fondements matériels de toutes ces oppressions : le système de la production marchande et du salariat. Et cette abolition ne peut être réalisée que par l’auto-abolition collective des salariés. Ils sont les seuls qui sont en mesure non seulement d’arrêter le système directement, mais aussi de relancer le tout d’une façon fondamentalement différente.(6)
Il ne s’agit pas non plus d’accorder des privilèges spéciaux à qui que ce soit. Si les travailleurs des secteurs vitaux (alimentation, transports, communications, etc.) parviennent à rejeter leurs chefs capitalistes et syndicalistes et à entamer l’autogestion de leurs propres activités, ils n’auront évidemment aucun intérêt à conserver le “privilège” de faire tout le travail. Au contraire, ils auront tout intérêt à inviter toutes les autres personnes, qu’il soient travailleurs des secteurs dépassés (judiciaires, militaires, marchands, publicitaires, etc.) ou bien des non-travailleurs, à les rejoindre dans le projet de réduire et de transformer la part du travail nécessaire. Tous participeront aux décisions. Seront exclus seulement ceux qui restent sur la touche en revendiquant des privilèges.
Le syndicalisme et le conseillisme traditionnels ont eu trop tendance à admettre la division du travail existante, comme si la vie dans une société post-révolutionnaire devait continuer à tourner autour de travaux (et de lieux de travail) fixes. Cette perspective est de plus en plus dépassée même dans la société actuelle : Comme la plupart des gens ont des emplois absurdes et souvent seulement temporaires, avec lesquels ils ne s’identifient aucunement, et que beaucoup d’autres ont des emplois non salariés, les questions concernant le travail ne sont plus qu’un aspect d’une lutte plus générale.
Au début d’un mouvement, on peut admettre que des travailleurs se présentent comme tels (“Nous, les travailleurs de telle entreprise, avons occupé notre usine dans tel but. Nous exhortons les travailleurs d’autre secteurs à faire de même”). Cependant, le but ultime n’est pas l’autogestion des entreprises existantes. La gestion des médias par ceux qui par hasard y travaillent, par exemple, serait presque aussi arbitraire que la gestion actuelle par ceux qui les possèdent. La gestion par les travailleurs de leurs conditions de travail devra se combiner avec la gestion par la communauté des questions d’une importance générale.
Les ménagères et d’autres gens qui travaillent dans des situations relativement isolées auront besoin de développer leurs propres formes d’organisation pour pouvoir faire valoir leurs intérêts particuliers. Mais les éventuels conflits d’intérêts entre “producteurs” et “consommateurs” seront vite dépassés quand tout le monde s’engagera directement des deux côtés, quand les conseils ouvriers se mettront en relation avec les conseils de quartier et de ville, et quand les postes de travail fixes dépériront du fait du dépassement de la plupart des métiers, et de la réorganisation de ceux qui subsistent , et d’un système de rotation (y compris concernant le ménage et l’aide à l’enfance).
Les situationnistes avaient certainement raison de lutter pour la formation des conseils ouvriers lors des occupations des usines en Mai 1968. Mais il faut constater que ces occupations furent déclenchées par les actions des jeunes dont la plupart n’étaient pas des ouvriers. Après 1968 les situationnistes eurent tendance à tomber dans une sorte d’ouvriérisme, voyant la prolifération des grèves sauvages comme le principal indicateur des possibilités révolutionnaires, et prêtant moins d’attention aux développements sur d’autres terrains. En réalité, il arrive souvent que des ouvriers qui sont à peine radicaux ne se jetent dans des luttes sauvages que parce qu’ils y sont forcés par la trahison flagrante de leurs syndicats, tandis que d’autres gens résistent au système par d’autres moyens que les grèves (y compris, et d’abord en esquivant autant que possible le salariat). Les situationnistes avaient raison de reconnaître l’autogestion collective et la “subjectivité radicale” individuelle comme des aspects complémentaires et également essentiels du projet révolutionnaire. S’ils n’ont pas réussi à réunir complètement ces deux aspects, ils les ont rapprochés bien mieux que les surréalistes qui, pour lier la révolte culturelle et la révolte politique, n’ont su qu’adhérer à une version ou à une autre de l’idéologie bolchevique.(7)

Grèves sauvages et sur le tas

Les grèves sauvages présentent certes des possibilités intéressantes, surtout si les grévistes occupent leur lieu de travail. L’occupation ne leur apporte pas seulement plus de sécurité (elle empêche des lock-outs, les machines et les produits servent d’otages contre la répression), elle permet l’union de tous les travailleurs, ce qui garantit effectivement l’autogestion collective de la lutte et suggère même la notion de l’autogestion de la société entière.
Une fois que le fonctionnement habituel s’arrête, l’ambiance change du tout au tout. Un lieu de travail terne peut se transformer en un espace presque sacré qu’on protège ardemment contre l’intrusion profane des patrons ou de la police. Un témoin de la grève sur le tas de 1937 à Flint dans le Michigan, a décrit les grévistes comme “des enfants jouant un jeu nouveau et fascinant ; ils ont fait un palais de ce qui a été leur prison” (Sit-Down : The General Motors Strike of 1936-1937 de Sidney Fine). Bien que l’objectif de cette grève fût simplement de gagner le droit de former leur propre syndicat, son organisation était quasiment conseilliste. Pendant les six semaines durant lesquelles ils ont habité leur usine, en transformant les sièges de voiture en lits et les voitures en armoires, une assemblée générale des 1200 ouvriers s’est réunie deux fois par jour pour prendre toutes les décisions concernant l’alimentation, le nettoyage, les renseignements, l’éducation, les revendications, la communication, la sécurité, la défense, le sport et les divertissements, et élire des comités responsables et fréquemment révoqués pour exécuter ces politiques. Il y avait même un “comité des rumeurs” qui se chargeait de neutraliser la désinformation en remontant à la source de toute rumeur pour vérifier sa véracité. À l’extérieur de l’usine les femmes des grévistes s’occupaient de la nourriture et de l’organisation des piquets, de la publicité, et des liaisons avec les travailleurs des autres villes. Les plus audacieuses avaient constitué une Brigade féminine d’urgence qui prévoyait de s’interposer en cas d’attaque de la police. “Si les gendarmes veulent tirer, ils seront forcés de tirer d’abord sur nous.”
Malheureusement, bien que les travailleurs occupent toujours des positions clé dans certains domaines essentiels (services publics, communications, transports), dans nombre d’autres secteurs, ils ont beaucoup moins de prise qu’autrefois. Les compagnies multinationales ont généralement des stocks importants et elles peuvent facilement attendre, ou au besoin transférer leurs productions dans d’autres pays, alors qu’il est difficile pour les travailleurs de tenir bon sans leurs salaires. Bien des grèves aujourd’hui ne menacent rien d’essentiel, elles ne sont que des supplications pour obtenir l’ajournement de la fermeture d’industries obsolètes qui perdent de l’argent. Donc, bien que la grève reste la principale tactique ouvrière, les travailleurs doivent aussi inventer d’autres formes de luttes et trouver des moyens pour se mettre en relation avec les luttes qui se déroulent sur d’autres terrains.

Grèves de consommateurs

Tout comme les grèves ouvrières, l’efficacité des grèves de consommateurs (à savoir les boycotts) dépendent de leurs effets sur les propriétaires et du soutien populaire. Il y a tant de boycotts pour tant de causes différentes qu’à part quelques-uns qui se basent sur un argument moral irréfutable, la plupart échouent. Comme on peut le constater pour les luttes sociales, les boycotts les plus fructueux sont ceux où les gens luttent directement pour eux-mêmes, tels que les premiers boycotts pour les droits civils dans le sud des États-Unis, ou les mouvements d’“auto-réduction” en Italie et ailleurs, qui on vu des communautés entières décidées à ne payer qu’un pourcentage convenu des tarifs des transports ou des services publics. Une grève de loyer est une action particulièrement simple et puissante, mais il est difficile de parvenir à l’unité nécessaire pour la déclencher, sauf parmi ceux qui n’ont rien à perdre. Ce qui explique pourquoi les défis les plus exemplaires lancés au fétiche de la propriété privée sont jusqu’à maintenant le fait de squatters sans abri.
Une autre tactique intéressante, qui pourrait être considérée comme une sorte de “contre-boycottage”, serait de soutenir collectivement une institution populaire qui est menacée. Faire une collecte de fonds pour soutenir une école, une bibliothèque ou une institution alternative est assez banal, mais de tels mouvements engendrent parfois un débat public salutaire. En 1974 en la Corée de Sud, des journalistes en grève ont pris possession d’un grand journal et se sont mis à publier des révélations sur les mensonges du gouvernement et sur la répression.
Pour essayer de ruiner le journal sans être obligé de le supprimer ouvertement, le gouvernement a fait pression sur toutes les grandes entreprises pour qu’elles lui suppriment leurs budgets publicitaires. Le public a répondu en achetant des milliers d’annonces individuelles, utilisant cet espace pour des déclarations personnelles, des poèmes, des citations de Thomas Paine, etc. Bientôt cette “Tribune pour le soutien de la liberté de parole” a rempli plusieurs pages dans chaque numéro et le tirage a sensiblement augmenté, jusqu’à ce que le journal soit finalement supprimé.
Mais les luttes de consommateurs sont limitées par le fait que ceux-ci se trouvent du côté récepteur du cycle économique : Ils peuvent exercer une certaine pression par des protestations, des boycotts ou des émeutes, mais ils ne contrôlent pas les mécanismes de production. Dans les événements de Corée précités, par exemple, c’est seulement la prise du journal par les travailleurs qui a permis la participation du public.
Une forme de lutte ouvrière particulièrement intéressante et exemplaire est celle qui est parfois appelée grève sociale ou grève de gratuité, dans laquelle les gens continuent leur travail mais selon des modalités qui préfigurent un ordre social libre : Des ouvriers distribuant gratuitement les biens qu’ils ont produits, des vendeurs faisant payer au clients moins que le prix affiché, des employés des transport laissant tout le monde circuler sans payer. En février 1981, 11000 téléphonistes ont occupé leur centraux partout dans la Colombie britannique et se sont acquittés gratuitement de tous les services pendant six jours, avant d’être convaincus de cesser l’occupation par des manoeuvres de leur syndicat.
Ils ont obtenu gain de cause concernant plusieurs de leurs revendications, mais ils semblent en outre avoir connu un moment merveilleux.(8) On peux imaginer des moyens pour aller plus loin et devenir plus sélectif, en bloquant, par exemple, les appels commerciaux ou gouvernementaux tout en laissant passer gratuitement les appels personnels. Les ouvriers postaux pourraient faire de même avec le courrier, les employés du transport pourraient continuer à véhiculer les biens nécessaires tout en refusant de transporter les gendarmes et les soldats, etc.

Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968

Mais ce genre de grève n’aurait aucun sens pour cette grande majorité des travailleurs dont le travail ne sert aucun but rationnel. Le mieux pour eux est de dénoncer publiquement l’absurdité de leur travail, comme l’ont fait joliment quelques publicitaires en Mai 1968. D’ailleurs, même le travail utile est souvent si parcellisé que les groupes de travailleurs isolés ne peuvent pas procéder par eux-mêmes à beaucoup de changements. Et même la petite minorité qui se trouve par hasard dans la production des produits finis et commercialisables, reste généralement dépendante des réseaux de la finance et de la distribution, comme ce fut le cas pour les ouvriers qui en 1973 ont pris possession de la société Lip en faillite afin de la faire fonctionner pour leur propre compte. Dans les cas exceptionnels où ces ouvriers parviennent à réussir malgré tout, ils ne deviennent qu’une entreprise capitaliste de plus, et le plus souvent leurs innovations autogestionnaires n’aboutissent qu’à rationaliser la production au profit des propriétaires. Un “Strasbourg des usines” pourrait se produire si des ouvriers se trouvant dans une situation semblable à celle des Lip utilisaient les équipements et la publicité que cet équipement leur permettrait de faire pour aller plus loin que les ouvriers de Lip (qui ne luttaient que pour sauver leur emploi), en appelant tous les autres à les rejoindre dans le projet du dépassement du système de la production marchande et du salariat. Mais c’est peu probable tant qu’il n’y a pas un mouvement assez répandu pour élargir les perspectives et pour contrebalancer les risques - comme en Mai 1968, quand la plupart des usines étaient occupées :
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une assemblée générale s’était constituée en Conseil détenant tous les pouvoirs de décision et d’exécution, chassant les bureaucrates, organisant son auto-défense et appelant les grévistes de toutes les entreprises à se mettre en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif franchi eût pu porter le mouvement tout de suite à la lutte finale dont il a tracé historiquement toutes les directives. Un très grand nombre d’entreprises aurait suivit la voie ainsi découverte. Immédiatement, cette usine eût pu se substituer à l’incertaine et, à tous égards, excentrique Sorbonne des premiers jours, pour devenir le centre réel du mouvement des occupations : de véritables délégués des nombreux conseils existant déjà virtuellement dans certain bâtiments occupés, et de tous ceux qui auraient pu s’imposer dans toutes les branches de l’industrie, se seraient ralliés autour de cette base. Une telle assemblée eût pu alors proclamer l’expropriation de tout le capital, y compris étatique ; annoncer que tous les moyens de production du pays étaient désormais la propriété collective du prolétariat organisé en démocratie directe ; et en appeler directement - par exemple, en saisissant enfin quelques-uns des moyens techniques des télécommunications - aux travailleurs du monde entier pour soutenir cette révolution. Certains diront qu’une telle hypothèse est utopique. Nous répondrons : c’est justement parce que le mouvement des occupations a été objectivement, à plusieurs instants, à une heure d’un tel résultat, qu’il a répandu une telle épouvante, lisible par tous sur le moment dans l’impuissance de l’État et l’affolement du parti dit communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite sur sa gravité. (I.S. n° 12)
Ce qui l’a empêché, ce furent surtout les syndicats, notamment la C.G.T., dominée par le Parti communiste. Inspirés par la jeunesse révolté qui a combattu la police dans la rue et occupé la Sorbonne et d’autres bâtiments publics, dix millions de travailleurs dédaignent les objections de leurs syndicats et occupent presque toutes les usines du pays, et nombre de bureaux, inaugurant ainsi la première grève générale sauvage de l’histoire. Mais ces ouvriers, qui pour la plupart n’avaient pas une notion bien claire de ce qu’il fallait faire par la suite, permettent à la bureaucratie syndicale de s’insinuer dans le mouvement qu’elle avait cherché à empêcher. Les bureaucrates font tout leur possible pour freiner et fragmenter le mouvement, appelant à des grèves brèves et symboliques, formant des organisations “de base” dont tous les effectifs étaient formés de fidèles militants du Parti, prenant le contrôle des systèmes de sonorisation, truquant les élections dans le sens d’un retour au travail, et surtout, sous le prétexte de “se protéger contre des provocateurs extérieurs”, fermant les portes des usines pour que les ouvriers restent isolés les uns des autres ainsi que des autres insurgés.
Les syndicats commencent alors les pourparlers avec les patrons et le gouvernement pour obtenir des augmentations de salaires et de congés payés. Ce pot-de-vin est rejeté énergiquement par une grande majorité des ouvriers, qui comprennent, ne serait-ce que confusément, qu’un changement plus radical est à l’ordre du jour. Début juin, la présentation par De Gaulle de l’alternative élections ou guerre civile réussit finalement à intimider la plupart d’entre eux et à leur faire reprendre le travail. Ils sont un certain nombre à refuser cette intimidation, mais leur isolement permet aux syndicats de dire séparément à chaque groupe que tous les autres ont repris le travail, de sorte que, se croyant seuls, ils abandonnent la lutte.

Les méthodes de la confusion et de la récupération

Comme en Mai 1968, quand les pays développés connaissent une situation radicale, ils comptent habituellement sur la confusion, les concessions, les couvre-feux, les distractions la désinformation, la fragmentation, la préemption, l’ajournement, pour détourner, diviser ou récupérer l’opposition, ne recourant à la répression physique ouverte qu’en dernier ressort. Ces méthodes, des plus subtiles aux plus risibles(9), sont tellement nombreuses qu’il suffit d’en mentionner quelques-unes.
Une méthode courante pour créer la confusion est de fausser l’ordre des forces en présence en projetant des positions diverses sur un schéma linéaire (gauche contre droite, par exemple), ce qui implique que si vous êtes opposé à un côté vous devez être en faveur de l’autre. Le spectacle du communisme contre le capitalisme a fait l’affaire pendant plus d’un demi-siècle. Depuis l’écroulement récent de cette farce, la tendance est plutôt de déclarer qu’il existe un consensus mondial centriste et pragmatique, par rapport auquel toute opposition est mise dans le même sac que les “extrémismes” fanatiques (fascisme ou fanatisme religieux à droite, terrorisme ou “anarchie” à gauche).
J’ai déjà évoqué ci-dessus une des façons de “diviser pour régner”, à savoir encourager la fragmentation du camp des exploités en une multitude d’identités étroites qu’on peut manipuler pour les opposer les unes aux autres. Inversement, des classes opposées peuvent être réunies par l’hystérie patriotique et par d’autres moyens. Les fronts populaires, les front unis et d’autres coalitions du même genre servent à obscurcir les conflits fondamentaux au nom de l’opposition à un ennemi commun (bourgeoisie + prolétariat contre un régime réactionnaire ; couches militaires-bureaucratiques + paysans contre la domination étrangère). Dans de telles coalitions le groupe supérieur a généralement les ressources matérielles et idéologiques pour maintenir son contrôle sur le groupe subordonné, qui est incité à remettre à plus tard l’action auto-organisée pour ses propres intérêts. Lorsqu’on a remporté la victoire sur l’ennemi commun, le groupe supérieur a déjà eu le temps de consolider son pouvoir, souvent par une nouvelle alliance avec des éléments issus du parti de l’ennemi vaincu, pour écraser les éléments radicaux du groupe subordonné.
Tout vestige de hiérarchie dans un mouvement radical sera utilisé pour le diviser et le saper. S’il n’y pas de chefs récupérables, le système peut en créer quelques-uns par l’étalage spectaculaire intensif. On peut négocier avec les chefs, et les rendre responsables des gens qui les suivent, et une fois qu’ils sont récupérés, ils peuvent établir des chaînes de commandement semblables au-dessous d’eux, ce qui permet aux dirigeants de maîtriser une multitude de gens sans avoir à se coltiner avec tous ouvertement et simultanément.
La récupération des leaders ne sert pas seulement à les séparer du peuple, elle divise aussi le peuple lui-même : certains voyant la récupération comme un victoire, d’autres la dénonçant comme une trahison, d’autres restant hésitants. Comme l’attention se reporte sur le spectacle des chefs-célébrités distants qui débattent de questions éloignées, la plupart des gens commencent à s’ennuyer et se désillusionnent. Sentant que la situation leur échappe, peut-être même soulagés du fait que d’autres la prennent en charge, ils reviennent à leur passivité antérieure.
Une autre méthode pour décourager la participation populaire, c’est de mettre l’accent sur des problèmes qui semblent exiger des compétences spécialisées. Un exemple classique est le stratagème utilisé par certains dirigeants militaires allemands en 1918, au moment où les Conseils d’ouvriers et de soldats, qui sont apparus à la suite de la défaite militaire, avaient potentiellement le pays entre leurs mains.(10)

Le terrorisme renforce l’État

Le terrorisme a souvent servi à briser l’essor des situations radicales. Il abasourdit les gens, les retransforme en spectateurs suivant anxieusement les dernières nouvelles. Loin d’affaiblir l’État, le terrorisme semble prouver qu’il faut le renforcer. Si des spectacles terroristes ne surgissent pas spontanément quand il en a besoin, il arrive que l’État les produise lui-même grâce à des provocateurs. (Voir Du terrorisme et de l’État de Gianfranco Sanguinetti et la dernière partie de la Préface à la quatrième édition italienne de “La Société du Spectacle” de Debord.) Un mouvement populaire ne peut empêcher des individus d’effectuer des actions terroristes ou d’autres actions irréfléchies, qui peuvent le dévier de ses objectifs et le mener à l’échec tout comme si elles étaient le fait de provocateurs. La seule solution est de créer un mouvement qui se tienne fermement à des tactiques franches et non-manipulatrices, de telle façon à ce que tout le monde reconnaisse les étourderies individuelles ou les provocations policières pour ce qu’elles sont.
Une révolution antihiérarchique ne peut être qu’une “conspiration ouverte”. Évidemment il y a des choses qui exigent le secret, surtout sous des régimes répressifs. Mais même dans ces cas-là, les moyens ne doivent pas être incompatibles avec le but ultime, à savoir le dépassement de tout pouvoir séparé par la participation consciente de tous. La tactique du secret a souvent comme conséquence absurde que la police se retrouve finalement seule à savoir ce qui se passe réellement, et ainsi à même d’infiltrer et de manipuler le groupe radical sans être démasquée. La meilleure défense contre l’infiltration est de s’assurer qu’il n’y a rien d’important à infiltrer, c’est-à-dire qu’aucune organisation radicale ne possède un pouvoir séparé. Le maximum de sécurité vient des grands nombres : Quand des milliers de gens s’engagent ouvertement, peu importe s’il y a quelques espions parmi eux.
Même dans les actions des petits groupes, la sécurité vient souvent du maximum de publicité. Pendant la préparation du scandale de Strasbourg, certains des participants ont hésité devant la distribution abrupte de la brochure situationniste et voulurent modérer le ton de la critique. Mustapha Khayati, délégué de l’I.S. et principal auteur de la brochure, leur a montré que la démarche la moins dangereuse n’était pas celle d’éviter de trop offenser les autorités - comme si elles pouvaient être reconnaissantes de n’être insultées que d’une manière modérée et hésitante ! - mais de perpétrer le scandale avec une telle publicité qu’elles n’osent pas user de représailles.

La lutte finale

Revenons aux occupations des usines en Mai 1968. À supposer que les ouvriers français eussent rejeté les manoeuvres bureaucratiques et établi un réseau conseilliste partout dans le pays, que se serait-il passé ?
Naturellement, dans cette perspective, la guerre civile était inévitable. (...) la contre-révolution armée eût été déclenchée sûrement aussitôt. Mais elle n’était pas sûre de gagner. Une partie des troupes se serait évidemment mutinée : les ouvriers auraient su trouver des armes, et n’auraient certainement plus construit des barricades - bonne sans doute comme forme d’expression politique au début du mouvement, mais évidemment dérisoire stratégiquement (...). L’invasion étrangère eût suivi fatalement, (...) sans doute à partir des forces de l’O.T.A.N., mais avec l’appui indirect ou direct du “Pacte de Varsovie”. Mais alors, tout aurait été sur-le-champ rejoué à quitte ou double devant le prolétariat d’Europe. (I.S. n° 12)
Grosso modo, l’importance de la lutte armée est inversement proportionnelle au niveau du développement économique. Dans les pays les moins développés, les luttes sociales tendent à se réduire à des luttes militaires, parce qu’il y a peu de choses que les masses appauvries puissent faire sans armes, qui ne leur nuiraient pas plus à elles-mêmes qu’aux dirigeants. Surtout quand leur autarcie traditionnelle a été détruite par une économie de monoculture soumise à l’exportation. Et même si elles remportent la victoire militaire, elles peuvent en général être écrasées par l’intervention étrangère ou contraintes à se soumettre à l’économie mondiale, à moins que d’autres révolutions parallèles n’ouvrent des fronts nouveaux.
Dans les pays plus développés, la force armée importe moins, bien qu’elle puisse être un facteur important à certains moments cruciaux. Il est possible, quoique pas très efficace, de forcer les gens à faire un travail manuel simple sous la menace des armes. Mais cela n’est pas possible quand il s’agit de gens qui travaillent avec du papier ou des ordinateurs dans une société industrielle complexe - il y a trop d’occasions de commettre des “erreurs” gênantes qui ne laissent pas de trace. Le capitalisme moderne exige des travailleurs une certaine dose de coopération et même de participation sémi-créative. Aucune grande entreprise ne pourrait fonctionner même un seul jour sans l’auto-organisation spontanée des travailleurs, qui doivent constamment réagir à des problèmes imprévus et pallier aux erreurs de la direction. Si les ouvriers entreprennent une grève du zèle, ne faisant rien d’autre que de suivre strictement le règlements, la production sera ralentie ou même arrêtée complètement, ce qui met la direction, qui ne peut désapprouver ouvertement cette rigueur exemplaire, dans la position drôlement embarrassante d’avoir à laisser entendre aux ouvriers qu’ils doivent se remettre au travail sans être aussi rigoureux. Le système ne survit que parce que la plupart des ouvriers sont relativement apathiques et que, pour ne pas se créer des ennuis, ils coopèrent suffisamment pour que les choses continuent à marcher.
Les révoltes isolées peuvent être réprimées une par une, mais il n’en va pas de même si un mouvement se répand avec une rapidité suffisante. Ainsi en Mai 1968, quelques centaines de milliers de soldats ou de gendarmes ne peuvent rien faire face à dix millions d’ouvriers en grève. Un tel mouvement ne peut être détruit que de l’intérieur. Si le peuple ne sait pas ce qu’il faut faire, les armes ne peuvent guère l’aider. S’il le sait, elles ne peuvent guère l’arrêter.
Ce n’est qu’à certains moments que les gens se trouvent assez “ensemble” (physiquement et moralement) pour se révolter avec succès. Les dirigeants les plus avertis savent qu’ils seront sauvés s’ils peuvent disperser de telles menaces avant qu’elles ne prennent trop d’élan et de conscience d’elles-mêmes, qu’ils le fassent par la répression physique directe ou par les diverses sortes d’actions de diversion que j’ai évoquées ci-dessus. Peu importe si les gens découvrent plus tard qu’on les a roulés, et qu’ils avaient la victoire entre leurs mains si seulement ils s’en étaient rendu compte : Une fois passée l’occasion, c’est trop tard. Les situations ordinaires sont souvent confuses, mais les questions sont généralement sans urgence. Dans les situations radicales, les choses sont à la fois simplifiées et accélérées : Les questions deviennent plus claires, mais il y a moins de temps pour les résoudre.
Le cas extrême est dramatisé dans une scène fameuse du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein. Des marins mutinés, la tête recouverte d’une bâche, sont alignés pour être fusillés. Des fusiliers marins de la garde sont en joue. Au moment où on leur donne l’ordre de tirer, un des marins crie à haute voix : “Frères ! Sur qui allez-vous tirer ? Sur vos frères ?’’ Les fusiliers marins vacillent. On réitère l’ordre de tirer. Après une hésitation, ils remettent l’arme au pied, aident les autres marins à s’emparer du dépôt d’armes, se retournent ensemble contre les officiers, et la bataille est vite gagnée.
Il est à noter que même dans cette épreuve de force, le résultat dépend plus de la conscience que de la force brute : Dès que les gardes passent du côté des marins, le combat est fini. Le reste de la scène - une lutte prolongée entre un officier-traître et un héros révolutionnaire martyrisé - n’est qu’un mélodrame. Par contraste avec la guerre, où il s’agit d’une opposition consciente entre deux adversaires bien distincts, “la lutte de classes n’est pas seulement une lutte contre l’ennemi extérieur, la bourgeoisie, mais en même temps une lutte du prolétariat contre lui-même : contre les effets dévastateurs et dégradants du système capitaliste sur sa conscience de classe” (Lukács, Histoire et conscience de classe). La révolution moderne a cette qualité singulière que la majorité exploitée gagne automatiquement dès qu’elle se rend compte collectivement du jeu qu’elle joue. L’adversaire du prolétariat n’est en définitive que le produit de sa propre activité aliénée, que ce soit sous la forme économique du capital, sous la forme politique des bureaucraties syndicales ou de parti, ou bien sous la forme psychologique du conditionnement spectaculaire. Les dirigeants constituent une minorité si minuscule qu’ils seraient immédiatement engloutis s’ils n’avaient pas réussi à embobiner une grande partie de la population et à la convaincre de s’identifier à eux, ou au moins de croire à l’inéluctabilité de leur système ; et surtout de se diviser.
La bâche, qui déshumanise les mutins pour rendre plus facile aux gardes l’acte de les fusiller, symbolise cette tactique de diviser pour régner. Le cri de “Frères !...” représente la contre-mesure de fraternisation. Bien que la fraternisation réfute les mensonges sur ce qui arrive par ailleurs, son efficacité vient probablement surtout de l’effet émotif de la rencontre humaine directe, qui rappelle aux soldats que les insurgés ne sont pas essentiellement différents d’eux. L’État tente naturellement d’empêcher un tel contact, en ayant recours à des troupes d’autres régions qui connaissent mal ce qui est arrivé et qui, si possible, ne parlent même pas la même langue, et en les remplaçant rapidement s’ils se trouvent quand même trop contaminés par les idées rebelles. On a dit à certains soldats russes envoyées pour écraser la révolution hongroise de 1956 qu’ils étaient en Allemagne et que les gens qui les affrontaient dans la rue étaient des nazis !
Afin de découvrir et d’éliminer les éléments les plus radicaux, il arrive parfois qu’un gouvernement provoque délibérément une situation qui servira de prétexte à la répression violente. C’est cependant un jeu dangereux car le fait de forcer une décision peut inciter les forces armées à passer du côté du peuple, comme on peut le voir dans l’incident du Potemkine. Du point de vue des dirigeants, la stratégie optimum consiste à menacer juste ce qu’il faut pour ne pas avoir à prendre la risque de la lutte ouverte. Cela a fait l’affaire dans la Pologne de 1980-1981. Les bureaucrates russes savaient qu’en envahissant la Pologne ils risqueraient d’entraîner leur propre ruine. Mais en faisant planer continuellement la menace d’une telle invasion, ils ont réussi à intimider les ouvriers polonais qui auraient pu facilement renverser l’État, de façon à ce qu’ils tolèrent le maintien des forces militaires-bureaucratiques en Pologne. De sorte que ces dernières ont pu finalement réprimer le mouvement sans avoir à faire venir les Russes.

L’internationalisme

“Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.” Un mouvement révolutionnaire ne peut obtenir une victoire locale et espérer coexister paisiblement avec le système jusqu’à ce qu’il soit prêt à obtenir un peu plus. Tous les pouvoirs existants mettront temporairement de côté leurs différends pour détruire un mouvement populaire réellement radical avant qu’il puisse se répandre. S’ils ne peuvent l’écraser militairement, ils l’étoufferont économiquement, les économies nationales étant désormais si interdépendantes qu’une pression sur ce terrain sera forcément efficace. Le seul moyen de défendre la révolution c’est de l’étendre, qualitativement et géographiquement. La seule défense contre la réaction intérieure est la libération la plus radicale de tous les aspects de la vie. La seule défense contre l’intervention de l’extérieur est l’internationalisation la plus rapide de la lutte.
L’expression la plus profonde de la solidarité internationaliste est évidemment de faire une révolution parallèle dans son propre pays (1848, 1917-1920, 1968). Sinon, la tâche la plus urgente est d’empêcher toute intervention contre-révolutionnaire de son propre pays, comme l’ont fait les ouvriers britanniques en faisant pression sur leur gouvernement pour qu’il ne soutienne pas les États esclavagistes pendant la guerre de sécession américaine, bien que cela entraîna pour eux une augmentation du chômage à cause de la pénurie de coton d’importation ; ou les ouvriers occidentaux qui se sont mis en grève ou se sont mutinés contre les tentatives de leurs gouvernements de soutenir les forces réactionnaires pendant la guerre civile à la suite de la révolution russe ; ou les gens en Europe et aux États-Unis qui se sont opposés à la répression par leurs pays des révoltes anticolonialistes. Malheureusement, même de telles actions défensives minimales sont rares. Et le soutien internationaliste actif est encore plus difficile. Tant que les dirigeants continuent de tenir en main les pays les plus puissants, le soutien direct est compliqué et ne peut que rester limité. Les armes et d’autres approvisionnements peuvent être interceptés. Parfois même les communications ne parviennent pas à temps. Par contre, un événement qui, généralement, ne manque pas de se faire reconnaître en temps utile, c’est la nouvelle qu’un groupe renonce à son pouvoir ou à ses prétentions sur un autre. Une des bases de la révolte fasciste de 1936 en Espagne, par exemple, était le Maroc espagnol. Une grande partie des troupes de Franco étaient marocaines et les forces antifascistes auraient pu exploiter ce fait en proclamant l’indépendance du Maroc, ce qui aurait encouragé une révolte sur l’arrière de Franco et divisé ses forces. La propagation probable d’une telle révolte à d’autre pays arabes aurait en même temps rabattu les forces de Mussolini (qui appuyaient Franco) sur la défense des possessions italiennes en Afrique du nord. Mais les dirigeants du gouvernement de Front populaire espagnol ont rejeté cette idée de peur qu’un tel encouragement à l’anticolonialisme alarme la France et l’Angleterre, dont ils espéraient recevoir de l’aide. Inutile de dire que, de toute façon, cette aide n’est jamais venu.(11)
De la même façon en 1979 en Iran, si, avant que les khomeinistes consolident leur pouvoir les insurgés avaient soutenu l’autonomie totale des Kurdes, des Baloutches et des Azerbaïdjanais, cela en aurait fait de fermes alliés des tendances les plus radicales et aurait peut-être permis l’extension de la révolution aux pays voisins où vivent d’autres minorités de ces mêmes peuples, tout en sapant les réactionnaires khomeinistes en Iran.
Encourager l’autonomie d’autrui ne signifie pas soutenir n’importe quelle organisation ou régime qui pourrait en profiter. Il s’agit seulement de laisser aux Kurdes, aux Marocains et à tous la liberté de régler leurs propres affaires, dans l’espoir que l’exemple d’une révolution antihiérarchique dans un pays amènera d’autres peuples à contester leurs propres hiérarchies.
C’est notre seul espoir, mais il n’est pas entièrement irréaliste. On ne doit jamais sous-estimer la contagion d’un mouvement réellement libertaire.



NOTES
1. Sur la révolution culturelle, voir “Le point d’explosion de l’idéologie en Chine” in I.S. n° 11, et Les habits neufs du président Mao de Simon Leys.
2. “Pendant que les Chiites et les Kurdes se battent contre le régime de Sadaam Hussein et que les partis irakiens d’opposition essayent de préparer un avenir démocratique, les États-Unis se trouvent dans la situation embarrassante d’être les partisans effectifs de la continuation de la dictature d’un parti unique en Irak. Des communiqués officiels du gouvernement américain, y compris du président Bush, ont souligné leur désir que Sadaam Hussein soit renversé, mais pas que l’Irak soit déchiré par des guerres civiles. En même temps, les officiels du gouvernement Bush ont insisté sur le fait que la démocratie n’est pas actuellement une option viable pour l’Irak. (...) Ce parti pris est sans doute la raison pour laquelle, jusqu’ici, ce gouvernement a refusé de rencontrer les chefs de l’opposition irakienne en exil. (...) ‘Les Arabes et les États-Unis ont la même perspective, dit un diplomate de la coalition. Nous voulons que l’Irak garde ses frontières actuelles et que Sadaam disparaisse. Mais si c’est nécessaire pour maintenir l’unité de l’État irakien, nous accepterons que Sadaam reste à Bagdad.’ ” (Christian Science Monitor, 20 mars 1991.)
3. “Je suis époustouflé de voir à quel point les gens se souviennent de leur passé révolutionnaire. Les événements présents ont réveillé ces souvenirs. Des dates qu’on n’a jamais appris à l’école, des chansons qu’on n’a jamais chanté publiquement, on s’en rappelle très bien. (...) Le bruit, le bruit, le bruit retentit encore à mes oreilles. Les coups de klaxon joyeux, les cris, les slogans, les chants, les danses. Les portes de la révolution se sont rouvertes après 48 ans de répression.
En un jour, tout était remis en perspective. Rien n’était déterminé par les dieux, tout était l’oeuvre de l’homme. Les gens pouvaient considérer leur misère et leurs problèmes dans un contexte historique. (...) Une semaine est passé, on a le sentiment que c’est plusieurs mois. Chaque heure a été vécue pleinement. Il est déjà difficile de se rappeler l’apparence des journaux en ce temps-là, ou ce que les gens disaient.’’ (Phil Mailer, Portugal : The Impossible Revolution ?)
4. Un des moments les plus impressionants a été celui où les gens assis autour de la voiture de police ont empêché un affrontement violent avec une bande de perturbateurs en gardant le silence total pendant une demi-heure. L’herbe leur ayant été coupée sous le pied, les perturbateurs s’ennuyent, sont embarrassés, et ils finissent par se disperser. Un tel silence collectif a l’avantage de dissoudre les réactions compulsives des deux côtés, mais il le fait sans véhiculer le contenu discutable de bien des slogans ou des chansons (chanter “Nous vaincrons” a servi à apaiser les gens dans des situations difficiles, mais au prix d’une falsification de la réalité, rendue sentimentale). La meilleure histoire du FSM est The Free Speech Movement de David Lance Goines (Ten Speed Press, 1993).
5. Sur Mai 1968 voir Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations de René Viénet et “Le commencement d’une époque” in I.S. n° 12. Je recommande aussi Worker-Student Action Committees, France May ’68 de Roger Grégoire et Fredy Perlman (Black and Red, Michigan, 1969).
6. “Les travailleurs ne se limiteront pas à fermer les industries, ils rouvriront sous gestion ouvrière celles qui seront nécessaires pour préserver la santé et la paix publiques. Si la grève continue, ils pourront être conduits à abréger les souffrances de la population en relançant un nombre d’activités de plus en plus important. Sous leur propre gestion. Voilà pourquoi nous disons que nous nous mettons en route vers une destination qui n’est connue de personne !” (Avis à la veille de la grève générale de Seattle en 1919.) Voir Strike ! de Jeremy Brecher (South End, 1972, pp. 101-114). On peut trouver des comptes-rendus plus circonstanciés dans deux autres livres qui sont actuellement épuisés : Revolution in Seattle de Harvey O’Connor, et Root and Branch : The Rise of the Workers’ Movements.
7. Raoul Vaneigem, qui par ailleurs a écrit une bonne histoire critique du surréalisme, a incarné les deux aspects de la manière la plus éclantante. Son petit livre De la grève sauvage à l’autogestion généralisée recense utilement un certain nombre de tactiques de base qui peuvent être employées pendant les grèves sauvages et dans d’autres situations radicales, ainsi que diverses possibilités d’organisation sociale après une révolution. Malheureusement, il comporte aussi beaucoup de ce genre de délayage qu’on trouve dans tous les écrits de Vaneigem depuis son départ de l’I.S. Entre autres choses, ce livre prête aux luttes ouvrières un contenu vaneigemiste qui n’est ni justifié ni nécessaire. La subjectivité radicale a été figée dans une idéologie hédoniste répétée d’ennuyeuse façon dans ses livres ultérieurs (Le Livre des plaisirs, etc.), qui ont l’allure de parodies “barbe à papa” des idées dont il a traité d’une manière si tranchante dans ses oeuvres plus anciennes. 8. “Deuxième jour. Je suis fatiguée, mais la multitude de sensations positives qui passent partout ici est plus forte que la fatigue. (...) Qui oubliera jamais l’expression qui s’est peinte sur les visages des cadres quand nous leur avons dit que nous avions pris le contrôle, et qu’on n’avait plus besoin de leurs services ? (...) Tout continue normalement sauf que nous ne faisons pas payer les factures. (...) Nous nous lions d’amitié avec les travailleurs d’autres centraux téléphoniques. Les mecs d’en bas viennent pour apprendre notre boulot et pour nous aider. (...) Nous sommes tous dans un état d’euphorie, marchant à la pure adrénaline. On aurait dit que cette fichu boutique était à nous. (...) Les panneaux sur la porte d’entrée disent : TÉLÉPHONISTES COOPÉRATIFS. CHANGEMENT DE DIRECTION - INTERDIT AUX DIRECTEURS.” (Rosa Collette, Open Road, Vancouver, printemps 1981.)
9. “Une compagnie sud-africaine vend un véhicule qui passe de la musique disco par haut-parleur pour calmer les nerfs des émeutiers. Le véhicule, déjà acheté par une nation noire dont la compagnie n’a pas souhaité révéler le nom, contient également une grande lance à eau et du gaz lacrymogène.” (Associated Press, 23 septembre 1979.)
10. “Le soir du 10 novembre, alors que l’état-major était encore à Spa, un groupe de sept soldats se présente au quartier général. Ils sont le “comité exécutif” du Conseil de tous les soldats auprès du quartier général. Leurs revendications ne sont pas complètement claires, mais ils s’attendent évidemment à jouer un rôle dans le commandement de l’armée en retraite. Au minimum, ils veulent le droit de contresigner les ordres du haut commandement pour s’assurer que l’armée ne soit pas utilisée dans un but contre-révolutionnaire. Les sept soldats sont reçus courtoisement par le lieutenant-colonel Wilhelm von Faupel, qui s’est soigneusement préparé pour l’occasion. (...) Faupel conduit les délégués dans la salle des cartes du quartier général. Tout est exposé sur une grande carte murale : Le complexe énorme de routes, chemins de fer, ponts, gares de triage, pipelines, postes de commandement et dépôts d’approvisionnement - entrelacement de lignes rouges, vertes, bleues, noires convergeant dans des embouteillages aux principaux ponts du Rhin. (...) Faupel se retourne vers eux. L’état-major, dit-il, n’a aucune objection aux Conseils de soldats, mais il demande à ses interlocuteurs s’ils se sentent assez compétents pour diriger l’évacuation générale de l’armée allemande à travers ces lignes de communication. (...) Les soldats, déconcertés, regardent avec inquiétude la carte immense. L’un d’eux admet que cela n’était pas ce qu’ils avaient en tête, et que ‘ces affaires-là peuvent bien être laissées aux officiers’. Ils finissent presque par supplier les officiers de conserver le commandement. (...) Chaque fois qu’une délégation d’un Conseil de soldats se présentait au quartier général, le lieutenant-colonel Faupel était rappelé pour rejouer la même comédie. Elle remportait toujours le même succès.” (Richard Watt, The Kings Depart : Versailles and the German Revolution.)
11. Si l’on avait posé cette question ouvertement aux ouvriers espagnols, qui avaient déjà dépassé le gouvernement de Front populaire vacillant en prenant les armes et en prenant en main la résistance au coup d’État fasciste, et avaient par ce processus lancé la révolution, ils se seraient probablement mis d’accord pour octroyer l’indépendance au Maroc. Mais après qu’ils se soient laissés convaincre par des chefs politiques - dont plusieurs chefs anarchistes - de tolérer ce gouvernement au nom de l’unité antifasciste, on a veillé à ce qu’ils ignorent de telles questions.
La révolution espagnole reste quand même l’expérience révolutionnaire la plus riche de l’histoire, bien qu’elle a été compliquée et obscurcie par la guerre civile simultanée contre Franco et par de vives contradictions dans le camp antifasciste qui, en plus des deux ou trois millions d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes et d’un contingent bien plus petit de marxistes révolutionnaires (le P.O.U.M.), comprenait des républicains bourgeois, des autonomistes, des socialistes et des staliniens, ces derniers en particulier faisant tout leur possible pour réprimer la révolution. Les meilleures analyses sont La révolution et la guerre d’Espagne de Pierre Broué et Émile Témime et La révolution espagnole de Burnett Bolloten (celle-ci est également incorporée dans la dernière oeuvre monumentale de Bolloten, The Spanish Civil War).
Quelques bons récits de premier main : Hommage à la Catalogne [ancienne édition : La Catalogne libre] de George Orwell, Spanish Cockpit de Franz Borkenau, et Carnets de la guerre d’Espagne de Mary Low et Juan Bréa. Parmi les autres livres qui valent la peine d’être lus, Enseignement de la révolution espagnole [ancienne édition : Leçons de la Révolution Espagnole] de Vernon Richards, To Remember Spain de Murray Bookchin, Le labyrinthe espagnole de Gerald Brenan, The Anarchist Collectives de Sam Dolgoff, Un anarchiste espagnol : Durruti [ancienne édition : Durruti : le peuple en armes] d’Abel Paz, et Histoire du P.O.U.M. de Victor Alba.
[Le livre de Dolgoff est une anthologie d’extraits des écrits d’Augustin Souchy, Gaston Leval, José Pierats, etc. Pour les francophones on pourrait ajouter Guerre de classes en Espagne de Camillo Berneri et Ceux de Barcelone de H.E. Kaminski.]

Chapitre 4 : Renaissance

“On objectera certainement que le projet qui est présenté dans ces pages est tout à fait impraticable, et va à l’encontre de la nature humaine. C’est parfaitement vrai. Il est impraticable et il va à l’encontre de la nature humaine. C’est bien pourquoi il mérite d’être mis en oeuvre, et c’est bien pourquoi on le propose. Car qu’est-ce qu’un projet praticable ? Un projet praticable est soit un projet déjà réalisé, soit un projet qui pourrait être réalisé dans les conditions existantes. Mais ce sont précisément ces conditions existantes qu’on trouve inadmissibles ; de sorte que tout projet compatible avec ces conditions est mauvais et stupide. Ces conditions disparaîtront et la nature humaine changera. La seule chose qu’on sache vraiment sur la nature humaine, c’est qu’elle se transforme. Le changement est le seul prédicat qu’on puisse lui affecter. Les systèmes qui échouent sont ceux qui reposent sur la permanence de la nature humaine, au lieu de parier sur son développement et sur son progrès.”
Oscar Wilde, L’âme humaine sous le socialisme

Les utopistes n’envisagent pas la diversité post-révolutionnaire Pour Marx, il était présomptueux d’essayer de prédire la manière dont les gens vivraient dans une société libérée. “De toutes façons, ce sera l’affaire de ces gens-là, dans la société communiste, de savoir si, quand, comment ils le feront et quels moyens ils emploieront dans ce but. Je ne me considère pas comme compétent pour leur faire des propositions ou pour leur donner des conseils là-dessus. Ces gens-là seront bien aussi intelligents que nous” (lettre à Kautsky, 1 février 1881). Son humilité sous ce rapport fait raison des accusations de ceux qui le qualifient d’arrogant et d’autoritaire, mais qui n’hésitent pas à projeter leurs propres fantasmes en déclamant de manière péremptoire sur ce qu’une telle société doit ou ne doit pas être.
Toutefois, il faut reconnaître que si Marx avait été un peu plus explicite sur ce qu’il envisageait, il aurait été d’autant plus difficile pour les bureaucrates staliniens de prétendre réaliser ses idées. Il n’est ni possible ni nécessaire de faire le plan détaillé d’une société libérée, mais les gens doivent avoir une idée de sa nature et de sa faisabilité. La croyance qu’il n’y a pas d’alternative pratique au présent système contribue à entretenir la résignation.
Les spéculations utopiques peuvent nous aider à nous libérer de l’habitude qui consiste à considérer le statu quo comme inévitable, nous faire penser à ce que nous voulons réellement et à ce qui est possible. Ce qui les rend “utopiques” au sens péjoratif qu’ont employé Marx et Engels, c’est le fait qu’elles ne prennent pas en considération les conditions présentes. On n’y trouve généralement aucune indication sérieuse sur la manière dont nous pourrions parvenir à cette utopie en partant des conditions présentes. Ne tenant aucun compte des pouvoirs répressifs et des capacités de récupération du système, les auteurs utopistes n’envisagent généralement que quelques changements cumulatifs simplistes, imaginant que la multiplication des communautés utopiques ou la propagation des idées utopistes va entraîner la participation d’un nombre croissant de personnes, et que cela aboutira rapidement à l’effondrement de l’ancien système.
J’espère que ce texte a donné des idées plus réalistes sur le processus par lequel une nouvelle société peut advenir. Quoi qu’il en soit, je vais maintenant faire un saut dans l’avenir pour faire moi aussi quelques spéculations.
Pour simplifier, admettons qu’une révolution victorieuse se soit propagée partout dans le monde, et sans provoquer trop de destruction d’infrastructures essentielles, de sorte que nous n’aurions plus besoin de prendre en considération les problèmes de guerres civiles, la menace des interventions extérieures, les confusions semées par la désinformation ou les retards causés par d’importantes reconstructions d’urgence, et que nous puissions examiner quelques-unes des questions qui se présenteraient probablement dans une société fondamentalement transformée.
Bien que, pour la clarté de l’exposé, j’emploie souvent le futur au lieu du conditionnel, les perspectives que je présente dans ce texte ne sont que des possibilités à envisager, et non des prescriptions ou des prédictions. Si jamais une telle révolution arrive, quelques années d’expérimentation populaire changeront tant des variables que même les prédictions les plus hardies sembleront peu imaginatives et ridiculement timides. Nous ne pouvons au mieux que tâcher d’envisager les problèmes qui se poseront à nous tout au début, et quelques-unes des tendances principales qui se manifesteront dans les développements ultérieurs.
Mais plus nous aurons exploré d’hypothèses, mieux nous serons préparés pour faire face aux nouvelles possibilités et moins nous risquerons de retourner inconsciemment aux habitudes anciennes. En réalité, la plupart des utopies ne pêchent pas par extravagance, mais par étroitesse, se limitant le plus souvent à une projection monolithique des marottes de l’auteur. Comme l’a remarqué Marie-Louise Berneri dans la meilleure étude existante sur ce sujet (Journey Through Utopia), “toutes les utopies sont, bien sûr, l’expression de préférences personnelles, mais leurs auteurs ont généralement la vanité de supposer qu’on doit donner force de loi à leurs goûts personnels. Si ce sont des lève-tôt, tous les membres de leur communauté imaginaire devront se lever à quatre heures du matin ; s’ils n’aiment pas le maquillage, son emploi sera considéré comme un crime ; si ce sont des maris jaloux, l’adultère sera puni de mort.”
Mais s’il y a une chose qu’on peut prévoir avec certitude quant à la société nouvelle, c’est qu’elle sera bien plus diversifiée que ce que tel ou tel individu peut l’imaginer. Les différentes communautés seront l’expression de toute sorte de goûts - esthétiques ou scientifiques, mystiques ou rationalistes, high-tech ou néo-primitifs, solitaires ou communautaires, industrieux ou paresseux, spartiates ou épicuriens, traditionnels ou expérimentaux -, évoluant continuellement en toutes sortes de nouvelles et imprévisibles combinaisons.(1)

Décentralisation et coordination

Il y aura une forte tendance à la décentralisation et à l’autonomie locale. Les petites communautés favorisent les habitudes de coopération, facilitent la démocratie directe et rendent possible une expérimentation sociale plus riche. Si une expérience locale échoue, cela ne nuira qu’à un petit groupe (et d’autres peuvent l’aider). Si elle réussit, elle sera imitée et l’amélioration se diffusera. Et un système décentralisé est moins vulnérable aux accidents ou au sabotage. Quoique ce dernier danger sera probablement négligeable : Une société libérée aura bien moins d’ennemis que la société actuelle qui les produit en masse et en permanence.
Mais la décentralisation peut aussi favoriser le contrôle hiérarchique en isolant les gens les uns des autres. Et il y a certaines choses qui sont plus faciles à organiser sur une grande échelle. Une seule grande aciérie est plus efficace et plus écologique qu’une petite fonderie dans chaque ville. Le capitalisme a eu tendance à trop centraliser dans certains domaines où davantage de diversité et d’autarcie auraient été plus raisonnables, mais la concurrence irrationnelle qu’il a favorisée a aussi fragmenté bien des choses qu’il sera plus raisonnable de standardiser ou de centraliser. Comme l’a dit Paul Goodman dans People or Personnel (ouvrage plein d’exemples intéressants sur les avantages et les désavantages de la décentralisation dans différents contextes), où, quand et à quel degré décentraliser sont des questions empiriques qui nécessiteront d’expérimenter. À peu près tout ce qu’on peut dire, c’est que la nouvelle société va probablement décentraliser autant que possible, mais sans en faire un fétiche. Des petits groupes ou des communautés locales peuvent presque tout régler. Les conseils régionaux ou mondiaux limiteront leur intervention à des questions de grande portée et à celles qu’il vaut mieux traiter sur une grande échelle pour des raisons d’efficacité, telles que la restauration écologique, l’exploration spatiale, le règlement des conflits, la lutte contre les épidémies, la coordination de la production, de la distribution, du transport et de la communication au niveau mondial, et le maintien de certaines activités spécialisées (hôpitaux de pointe ou centres de recherches, par exemple).
On dit souvent que même si la démocratie directe marchait assez bien dans l’assemblée municipale ou la section de quartier d’autrefois, l’étendue et la complexité des sociétés modernes la rendent désormais impossible. Quand il s’agit de millions de gens, comment peuvent-ils exprimer chacun leur propre opinion sur chaque question ? Ils n’en ont pas besoin. La plupart des questions pratiques se ramènent en définitive à un nombre limité de choix, et une fois que ces choix ont été explicités et que les arguments ont été exposés, on peut parvenir à une décision sans plus de cérémonies. Les observateurs des soviets de 1905 et des conseils ouvriers hongrois de 1956 étaient frappés par la brièveté des interventions et la rapidité des décisions. Ceux qui allaient droit aux faits étaient souvent délégués, tandis que ceux qui ne débitaient que du vent ne recevaient que des huées pour avoir gaspillé le temps des gens.

Quelques garanties contre les abus

Quand il s’agit de questions plus compliquées, on peut élire des comités pour examiner les différentes possibilités et présenter aux assemblées les implications et les conséquences des différents plans proposés. Dès qu’un plan est adopté, des comités plus petits peuvent continuer à contrôler les développements de l’affaire pour avertir les assemblées de tout nouveau facteur significatif qui pourrait rendre une modification opportune. Pour régler les questions controversées, les gens peuvent former plusieurs comités reflétant des perspectives opposées (pro-technologiste et antitechnologiste, par exemple) de manière à faciliter la formulation de diverses solutions et des points de vue dissidents. Comme toujours, les délégués n’imposeront aucune décision (sauf sur l’organisation de leur propre travail) et seront révocables et soumis à rotation pour s’assurer qu’ils fassent du bon travail et que leurs responsabilités ne leur montent pas à la tête. Leur travail sera soumis à l’examen minutieux du public et les décisions finales reviendront toujours aux assemblées.
L’informatique et la télécommunication modernes permettront à n’importe qui de vérifier à n’importe quel moment les données et les projections avancées et de communiquer ses propres propositions. Malgré le battage publicitaire actuel, ces technologies ne favorisent pas automatiquement la participation démocratique. Mais elles en ont la potentialité, si elles sont adaptées convenablement et mises sous contrôle populaire.(2)
Les télécommunications rendront aussi les délégués moins nécessaires qu’ils ne l’étaient dans les mouvements radicaux du passé, quand ils servaient en grande partie de simples messagers porteurs d’informations. Des propositions diverses pourront être diffusées et discutées à l’avance, et pour les questions vraiment importantes, il sera possible d’organiser un duplex entre une réunion de délégués et les assemblées locales, pour permettre à celles-ci de confirmer, de modifier ou de rejeter immédiatement les décisions des délégués. Mais si les questions ne sont pas particulièrement controversées, les mandats seront probablement assez libres. Étant parvenue à une décision d’ordre général (par exemple, “ce bâtiment doit être aménagé en garderie”), une assemblée pourra se limiter à demander des volontaires ou élire un comité pour la mettre en oeuvre, sans forcément exercer un contrôle rigoureux.
Des puristes désoeuvrés peuvent toujours se figurer les abus éventuels. “Ah ! Qui sait quelles subtiles manoeuvres élitistes ces délégués et spécialistes technocratiques vont réussir à mettre en oeuvre !” Il n’en est pas moins vrai qu’un grand nombre de gens ne peuvent surveiller directement tout les détails à tout instant. Aucune société ne peut éviter de compter à un degré ou à un autre sur la bonne volonté et le bon sens. Il faut seulement reconnaître que les abus sont bien plus difficiles sous le régime de l’autogestion généralisée que dans n’importe quelle autre forme d’organisation sociale.
Les gens qui ont été assez autonomes pour inaugurer une société autogérée seront naturellement vigilants par rapport au retour de la hiérarchie. Ils veilleront sur la manière dont leurs délégués exécutent leurs mandats, et les soumettront aussi souvent que possible au roulement. Pour certaines fins ils imiteront peut-être les anciens Athéniens en les désignant par tirage au sort, de telle manière à éliminer les concours de popularité ou la conclusion de marchés. Quand il s’agit des questions qui exigent des compétences techniques, ils garderont l’oeil sur les experts jusqu’à ce que les connaissances nécessaires soient plus répandues ou que les techniques en question soient simplifiées ou dépassées. Des observateurs sceptiques seront désignés pour donner l’alarme au premier signe de fourberie. Un spécialiste qui donne de faux renseignements sera vite démasqué, et il sera discrédité publiquement. Le moindre soupçon d’un complot hiérarchique ou d’une pratique exploiteuse ou monopolisante entraînera une protestation générale et sera éliminée par l’ostracisme, la confiscation, la répression physique ou tout autre moyen qui s’avèrera nécessaire.
Ceux qui s’inquiètent des abus éventuels peuvent toujours recourir à ces moyens de sauvegarde et à d’autres, mais je doute qu’il y en aura souvent besoin. Quand il s’agit de questions importantes, les gens peuvent mettre en place toute sorte de surveillances ou de contrôles, s’ils estiment que c’est nécessaire. Mais dans la plupart des cas ils laisseront probablement à leurs délégués une assez grande liberté pour exercer leur propre jugement et leur propre créativité.
L’autogestion généralisée évite à la fois les formes hiérarchiques de la gauche traditionnelle et les formes les plus simplistes de l’anarchisme. Elle n’est liée à aucune idéologie, pas même une idéologie “antiautoritaire”. S’il s’avère qu’un problème exige une compétence spécialisée ou une mesure d’autorité, les personnes intéressées le découvriront bientôt et prendront toutes les mesures qui leur semblent convenables, sans s’inquiéter de savoir si ces mesures auraient reçu l’approbation des dogmatistes radicaux d’aujourd’hui. S’agissant de fonctions non controversées, ils pourront trouver plus commode de désigner des spécialistes pour des durées indéterminées, ne les renvoyant que dans le cas fort improbable où ils abuseraient de leur position. Dans certaines situations d’urgence où il est nécessaire de prendre des décisions rapides et qualifiées (la lutte anti-incendie, par exemple), ils accorderont naturellement temporairement aux personnes désignées tout le pouvoir et l’autorité qui seront nécessaires.
Consensus, décision majoritaire et hiérarchies inévitables Mais de tels cas resteront exceptionnels. Autant que possible, la règle générale sera le consensus, et au besoin la décision majoritaire. Un personnage de Nouvelles de nulle part de William Morris (une des utopies les plus raisonnables, charmantes, insouciantes et réalistes qui soit) donne l’exemple de la question du remplacement éventuel d’un pont de fer par un pont de pierre. On la propose au “Mote” (assemblée des habitants). S’il y a un consensus net sur le principe, les gens discutent pour savoir comment s’y prendre. Mais si quelques-uns des habitants désapprouvent, s’ils estiment que le méchant pont de fer peut encore servir un peu et s’ils ne veulent pas se donner l’embarras d’en construire un autre pour le moment, on ne passe pas au vote cette fois-là, on renvoie le débat officiel jusqu’à la prochaine assemblée.
Cependant, les arguments pour et contre circulent, certains d’entre eux sont imprimés, si bien que tout le monde est au courant ; et quand l’assemblée se réunit à nouveau, il y a une discussion en règle, enfin suivie d’un vote à mains levées. Si les deux partis se tiennent de près, la question est une fois de plus ajournée pour plus ample discussion. Si le vote est net, on demande à la minorité si elle consent à se rallier à l’opinion générale, ce qui souvent, que dis-je ? ce qui le plus communément, est le cas. Si elle refuse, la question est mise en discussion une troisième fois, et si alors la minorité n’a pas augmenté de façon appréciable, elle se rallie invariablement ; quoique je crois bien me rappeler qu’il existe une loi à demi oubliée, d’après laquelle elle peut pousser l’affaire encore plus loin. Mais je vous l’ai dit, ce qui arrive toujours, c’est qu’elle se laisse convaincre, non pas peut-être de la fausseté de son opinion, mais de l’impossibilité qu’il y a de la faire adopter par la communauté, ni par la persuasion, ni par la force.
Notez que ce qui simplifie énormément les choses dans de tels cas, c’est qu’il n’y a plus d’intérêts économiques contradictoires - personne n’a ni les moyens ni les raisons de suborner ou d’embobiner des gens pour qu’ils votent d’une façon ou d’une autre, parce qu’il lui arriverait de posséder beaucoup d’argent, ou des médias, ou une compagnie de construction, ou un terrain aux alentours d’un emplacement proposé. En l’absence de tels intérêts en jeu, les gens tendront vers la coopération et le compromis, ne serait-ce que pour apaiser les adversaires et se rendre la vie plus facile. Certaines communautés adopteront des dispositions explicites pour satisfaire les minorités (par exemple, si, au lieu de seulement voter “contre” une proposition, 20% expriment une “objection ardente”, elle doit être soutenue par 60% pour passer). Mais il est peu probable que l’un ou l’autre des partis en présence abusent de tels pouvoirs formels, de peur d’être traité de la même façon quand les situations sont renversées. En ce qui concerne les conflits inconciliables qui pourraient subsister, la solution se trouve dans la grande diversité des cultures : Si des gens qui préfèrent les ponts de fer se trouvent constamment mis en minorité par des “artisanalistes” à la Morris, ils pourront toujours déménager dans une communauté voisine où prévalent des goûts plus proches de leurs.
Privilegier à tout prix la règle de l’unanimité n’a de sens que si une question n’est pas urgente et si le nombre de personnes concernées est limité. L’unanimité est rarement possible entre un grand nombre de gens. Il est absurde, au nom de la peur d’une éventuelle tyrannie majoritaire, de soutenir le droit d’une minorité à entraver continuellement la majorité ; ou d’imaginer que de tels problèmes disparaîtront si nous “évitons toute structure”.
Comme l’a signalé un article bien connu publié il y a un certain nombre d’années (“The Tyranny of Structurelessness” de Jo Freeman), il n’y a pas de groupe sans structure, il n’y a que des structures différentes. Un groupe “non-structuré” finit généralement par être dominé par une clique qui, elle, a bien une structure. Les membres inorganisés n’ont aucun moyen de contrôler une telle élite, surtout quand ils se réclament d’une idéologie antiautoritaire qui les empêche d’en reconnaître l’existence.
À défaut de reconnaître la décision majoritaire comme recours alternatif dans le cas où on ne peut parvenir à l’unanimité, les anarchistes et les consensistes se révèlent souvent incapables de prendre des décisions pratiques, sauf en suivant les chefs de facto qui savent manoeuvrer les gens pour parvenir à l’unanimité, ne serait-ce que par leur capacité à supporter des réunions interminables jusqu’à l’épuisement de toute l’opposition. Rejetant avec une délicatesse ostentatoire les conseils ouvriers et tout ce qui est entaché d’une apparence de coercition, ils finissent habituellement par se contenter de projets consensuels qui sont bien moins radicaux.
Il est facile de stigmatiser les défauts des conseils ouvriers du passé, qui, après tout, n’étaient que des improvisations hâtives de gens engagés dans des luttes désespérées. Mais si ces tentatives éphémères n’étaient pas des modèles parfaits à imiter aveuglément, ils représentent néanmoins une avancée dans la bonne direction. L’article de Riesel sur les conseils (I.S. n° 12) examine les limitations de ces vieux mouvements, et souligne à juste titre que le pouvoir des conseils doit être compris comme la souveraineté des assemblées générales toutes entières et non pas seulement des conseils des délégués qu’ils ont élus. Certains groupes d’ouvriers radicaux en Espagne, voulant éviter toute ambiguïté sur ce point, se sont qualifiés d’ “assembléistes” plutôt que de “conseillistes”. Un des tracts du C.M.D.O. précise les traits essentiels de la démocratie conseilliste :

- La dissolution de tout pouvoir extérieur ;

- La démocratie directe et totale ;

- L’unification pratique de la décision et de l’exécution ;

- Le délégué révocable à tout instant par ses mandants ;

- L’abolition de la hiérarchie et des spécialisations indépendantes ;

- La gestion et la transformation conscientes de toutes les conditions de la vie libérée ;

- La participation créative permanente des masses ;

- L’extension et la coordination internationalistes.
Dès que ces traits sont reconnus et réalisés, peu importe que la nouvelle forme d’organisation sociale s’appelle “anarchie”, “communalisme”, “anarchisme communiste”, “communisme conseilliste” “communisme libertaire”, “socialisme libertaire” “démocratie participative” ou “autogestion généralisée”, et que ses divers composants s’appellent “conseils ouvriers”, “conseils anti-travail”, “conseils révolutionnaires”, “assemblées révolutionnaires”, “assemblées populaires”, “comités populaires”, “communes”, “collectifs”, “kibboutz”, “bolos”, “motes”, “groupes d’affinité” ou n’importe quoi d’autre. Le terme “autogestion généralisée”, s’il n’est certes pas très exaltant, a l’avantage de s’appliquer à la fois au moyen et au but, tout en étant dégagé des connotations trompeuses que comportent des termes comme “anarchie” ou “communisme”.
De toute façon il faut se rappeler que l’organisation formelle à grande échelle sera l’exception. La plupart des questions locales se règleront directement et sans cérémonie. Les individus ou les petits groupes se mettront tout simplement à faire tout ce qui leur semble opportun (“adhocratie”). La décision majoritaire ne sera qu’un dernier ressort pour les cas, de plus en plus rares, où il n’y aura pas d’autre solution. Une société non-hiérarchique ne signifie pas que, par magie, tout le monde devienne talentueux au même degré ou doive participer également à tout. Elle signifie que les hiérarchies fondées et renforcées matériellement auront été abolies. Certes les différences de capacités diminueront dès lors que tout le monde sera encouragé à développer ses propres potentialités. Mais ce qui importe, c’est que les différences qui subsisteront ne se traduiront plus en distinctions de richesse ou de pouvoir.
Les gens pourront prendre part à une gamme d’activités beaucoup plus large qu’aujourd’hui, mais il ne sera pas nécessaire que chacun tient toujours à tour de rôle et tous les postes. Si quelqu’un a un penchant ou le chic pour une certaine tâche, les autres seront probablement contents de lui permettre de s’y livrer autant qu’il le souhaite - à moins que quelqu’un d’autre ne veuille lui aussi tenter le coup. Les “spécialisations indépendantes” (à savoir le contrôle monopoliste des informations ou des techniques essentielles) seront abolies ; des spécialisations ouvertes et non dominatrices fleuriront. Comme aujourd’hui, les gens solliciteront l’avis de personnes plus informées s’ils en ressentent le besoin (bien qu’ils seront toujours encouragés à se livrer à leurs propres investigations s’ils se méfient). Ils seront également libres de se soumettre volontairement comme étudiants à un enseignant, comme apprentis à un maître, comme joueurs à un entraîneur ou comme interprètes à un metteur en scène - restant tout aussi libres de cesser la relation à tout instant. Dans certaines activités, telles que la chanson populaire en choeur, n’importe qui peut se mettre immédiatement de la partie. D’autres, comme l’interprétation d’un concerto classique, peuvent exiger une formation rigoureuse et une direction cohérente, certaines personnes jouant les rôles principaux, d’autres des rôles secondaires, d’autres encore étant heureux de seulement écouter. La critique situationniste du spectacle est la critique d’une tendance excessive de la société actuelle, elle n’implique pas que tout le monde doive être un “participant actif” vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Mis à part le domaine des soins nécessaires pour les handicapés mentaux, la seule hiérarchie forte inévitable sera celle qui s’impose dans l’éducation des enfants tant qu’ils ne sont pas capables de s’occuper de leurs propres affaires. Mais dans un monde plus sain et plus sûr, on pourra donner aux enfants bien plus de liberté et d’autonomie qu’aujourd’hui. En ce qui concerne l’ouverture d’esprit envers les nouvelles possibilités ludiques de la vie, les adultes apprendront peut-être autant de choses des enfants qu’inversement. Ici comme ailleurs, la règle générale sera de laisser les gens trouver leur place : Une petite fille de dix ans qui participe à un projet pourrait avoir la même voix au chapitre que les participants adultes, tandis qu’un adulte non-participant n’en aura aucune.
L’autogestion n’exige pas que tout le monde ait du génie, mais seulement que la plupart des gens ne soient pas de parfaits imbéciles. C’est plutôt le système actuel qui met en avant des exigences irréalistes, en faisant comme si les gens qu’il imbécillise systématiquement étaient capables de choisir entre les programmes des politiciens rivaux ou entre les prétentions publicitaires des marchandises rivales, ou de s’engager dans des activités aussi délicates, risquées et lourdes de conséquences que celle d’élever un enfant ou de conduire une voiture sur une autoroute encombrée. Avec le dépassement de toutes les fausse questions politiques et économiques actuelles qui sont sciemment maintenues dans un état d’incompréhensibilité, la plupart des questions pratiques se révéleront finalement assez simples.
Quand les gens auront pour la première fois l’occasion d’être maîtres de leur vie, ils feront sans aucun doute beaucoup d’erreurs. Mais ils les découvriront et les corrigeront bientôt parce que, contrairement aux hiérarques, ils n’auront aucun intérêt à les dissimuler. L’autogestion ne garantie pas que les gens prendront toujours les décisions justes. Mais toute autre forme d’organisation sociale garantie que quelqu’un d’autre prendra les décisions en leur place.

L’élimination des racines de la guerre et du crime

L’abolition du capitalisme éliminera les conflits d’intérêts qui servent actuellement comme prétexte à l’État. La plupart des guerres actuelles se basent en définitive sur des conflits économiques. Même quand il s’agit d’antagonismes prétendument ethniques, religieux ou idéologiques, une grande part des motivations réelles provient de la concurrence économique, ou des frustrations psychologiques qui sont liées en définitive à la répression politique et économique. Tant que règne la concurrence désespérée, il est facile de manipuler les gens pour qu’ils retournent à leurs communautés traditionnelles et se disputent à propos de différences culturelles qui leur sembleraient sans intérêt s’ils vivaient dans des conditions plus aisées. La guerre génère bien plus de travail, d’épreuves et de risques que n’importe quelle forme d’activité constructive, et des gens qui auront des véritables possibilités de jouir de l’existence auront bien des choses plus intéressantes à faire.
Il en va de même pour le crime. Si l’on met de côté les “crimes” sans victime, la grande majorité d’entre eux sont liés directement ou indirectement à l’argent et perdront donc toute signification avec l’abolition du système marchand. Les communautés seront alors libre d’expérimenter différents moyens pour venir à bout des rares actions antisociales qui pourraient encore se produire.
Il y en a de toutes sortes. Les personnes intéressées pourraient plaider leur cause devant la communauté locale ou devant un “jury” tiré au sort, qui s’efforcerait de trouver les solutions les plus conciliatrices et rédemptrices. Une personne reconnue coupable pourrait être “condamnée” à une sorte de service social - non pas à une sale besogne rendue intentionnellement désagréable et humiliante sous le commandement de petits sadiques, ce qui ne produit qu’un surcroît de colère et de ressentiment, mais à des projets valables et potentiellement stimulants qui pourraient l’amener à des activités plus saines (la restauration écologique, par exemple). Il resterait peut-être quelques psychotiques incorrigibles qu’il faudrait détenir humainement d’une façon ou d’une autre, mais de tels cas deviendraient de plus en plus rares, la prolifération actuelle de la violence “gratuite” n’étant qu’une réaction normale à l’aliénation sociale, qui permet à ceux qui ne sont pas traités en personnes réelles d’obtenir au moins l’amère satisfaction d’être reconnus comme des menaces réelles. L’ostracisme exercera un effet préventif simple et efficace : le voyou qui se moque de la menace de la punition, qui ne fait que le renforcer dans son machisme, sera dissuadé bien plus efficacement s’il sait que tout le monde se montrera froid envers lui. Dans les rares cas où cela se révélerait insuffisant, la variété des cultures pourrait faire du bannissement une solution praticable : un type violent qui troublerait constamment une communauté tranquille pourrait très bien s’intégrer dans une région plus agitée comme le Far West - ou il risque de subir des représailles plus sévères.
Ce sont seulement quelques-unes des possibilités existantes. Les hommes libérés trouveront sans aucun doute des solutions plus créatives, plus efficaces et plus humaines que celles que nous pouvons imaginer à présent. Je ne prétends pas qu’il n’y aura pas de problèmes, mais seulement qu’il y en aura beaucoup moins qu’à présent, où les gens qui se trouvent en bas d’une échelle sociale absurde sont durement punis de leur efforts rudimentaires pour s’en échapper, tandis que ceux d’en haut pillent la planète en toute impunité.
La barbarie du système pénal actuel n’est surpassée que par sa stupidité. On a montré souvent que les punitions draconiennes n’ont en fin de compte aucun effet notable sur le taux de criminalité, qui est directement lié aux niveaux de pauvreté et de chômage ainsi qu’à des facteurs moins quantifiables mais tout aussi évidents comme le racisme, la destruction des communautés urbaines et l’aliénation générale produite par le système spectaculaire-marchand. La menace de passer des années en prison, qui pourrait avoir un puissant effet préventif sur quelqu’un qui mène une vie satisfaisante, ne signifie presque rien pour ceux qui n’ont pas d’autres véritables choix. Il n’est pas très intelligent, sous prétexte de faire des économies, de casser des programmes sociaux qui sont déjà lamentablement insuffisants, tout en remplissant les prisons avec des condamnés à perpétuité dont la détention reviendra à presque un million de dollars chacun. Mais comme tant d’autres politiques sociales irrationnelles, cette tendance persiste parce qu’elle est rencontre de puissants intérêts.(3)

L’abolition de l’argent

Une société libérée doit abolir toute l’économie monétaire-marchande. Continuer à accepter la validité de l’argent reviendrait à accepter la perpétuation de la domination de ceux qui l’avaient accumulé auparavant ou qui possèdent le savoir-faire requis pour le réaccumuler après une répartition radicale. Pour certaines fins, et pour un certain temps encore, on aura encore besoin de formes alternatives de “comptes économiques”, mais leur étendue sera soigneusement limitée et aura tendance à diminuer, au fur et à mesure que l’abondance matérielle et le développement de la coopération sociale les rendra moins nécessaire. Une société post-révolutionnaire pourrait avoir une organisation économique à trois étages, quelque chose dans ce genre :
1) Certain biens et services de base seront librement disponibles pour tout le monde sans aucune comptabilité.
2) D’autres seront également gratuits, mais seulement en quantités limitées, ils seront rationnés.
3) D’autres encore, classés “de luxe”, seront disponibles contre des “crédits”.
À la différence de l’argent, les crédits ne pourront servir à se procurer que certains biens spécifiés, et ne s’appliqueront pas à la propriété communautaire de base telle que la terre, les services publics ou les moyens de production. En plus, ils auront probablement une date de péremption pour en limiter l’accumulation.
Une telle organisation sera assez flexible. Pendant la période de transition la quantité de biens gratuits sera probablement minime - juste assez pour que chacun puisse se débrouiller -, la plupart des biens exigeant des crédits que l’on peut gagner par son travail. Avec le temps, de moins en moins de travail sera nécessaire et de plus en plus de biens seront disponibles gratuitement - la proportion étant toujours déterminée par les conseils. Des crédits pourraient être distribués également à tous, chaque personne en recevant périodiquement une certaine quantité. D’autres pourraient servir à rémunérer certains travaux dangereux ou désagréables pour lesquels il n’y a pas assez de volontaires. Les conseils pourraient établir des prix fixes pour certains produits de luxe, tout en en laissant d’autres suivre l’offre et la demande. À mesure qu’un produit de luxe se fera plus abondant, son prix baissera, jusqu’à ce qu’il devienne éventuellement gratuit. Les biens pourront passer d’un état à un autre selon les conditions matérielles et les préférences des communautés.
Ce sont seulement quelques-uns des possibles.(4) En expérimentant par diverses méthodes, les gens apprendront par eux-mêmes quelles sont les formes de propriété, d’échange et de comptabilité qui sont nécessaires. De toute façon, les problèmes “économiques” qui subsisteront, s’il y en a, ne seront pas graves, parce que les limitations imposées par la rareté ne s’appliqueront qu’au secteur des produits “de luxe” non-essentiels. Le libre accès universel à la nourriture, à l’habillement, au logement, à l’éducation, aux services publics, aux services médicaux, aux facilités culturelles et aux moyens de transport et de communication, tout cela peut être réalisé presque immédiatement dans les régions industrialisées et dans un délai assez court dans les régions moins développées. Beaucoup de ces choses existent déjà, et il ne s’agit que de les rendre disponibles plus largement et plus équitablement. Ce qui manque encore pourra être produit facilement dès que l’énergie sociale sera détournée des entreprises irrationnelles qui la monopolisent aujourd’hui.
Prenons par exemple la question du logement. Les activistes antiguerre ont constaté fréquemment que l’on pourrait loger convenablement toute la population mondiale pour un prix inférieur à celui de la consommation militaire mondiale de quelques semaines. Ils envisagent sans doute des habitations assez minimales. Mais si la quantité d’énergie gaspillée actuellement par les gens pour gagner l’argent qui sert à enrichir les propriétaires et les spéculateurs immobiliers était détournée vers la construction d’habitations nouvelles, tout le monde pourrait bientôt être logé d’une façon vraiment très convenable.
Pour commencer, la plupart des gens pourront continuer à vivre dans leurs résidences actuelles et se consacrer à trouver des logements pour les sans-abri. Des hôtels et des immeubles de bureaux seront occupés. Certaines propriétés vraiment extravagantes seront réquisitionnées et transformées en logements, parcs, jardins potagers communaux, etc. Ceux qui possèdent des propriétés relativement spacieuses pourraient proposer de loger temporairement les sans-abri tout en les aidant à construire leurs propres habitations, ne serait-ce que pour détourner le ressentiment qui pourrait les atteindre.
L’étape suivante serait d’améliorer et d’égaliser la qualité des logements. En cette matière, comme en d’autre, il ne s’agira pas d’aboutir à une uniformité rigide (“tout le monde doit avoir un logement avec telles spécifications”), mais de parier sur l’esprit général de l’équité qui se développera chez les gens, les problèmes se réglant de manière flexible, un par un. Si quelqu’un pense qu’il n’a pas reçu sa juste part, il peut faire appel à la communauté qui, si son grief n’est pas complètement extravagant, se mettra probablement en quatre pour le réparer. Il faudra trouver des compromis quant aux questions concernant le droit de vivre, et pour combien de temps, dans les régions le plus attrayantes, qui pourraient se répartir par tirage au sort, ou être loués aux plus offrants par des enchères de crédits. De tels problèmes ne seront peut-être pas résolus à la satisfaction complète de tous, mais ils seront certainement réglés bien plus équitablement que dans un système où l’accumulation de morceaux de papier magiques permet à une personne de réclamer le “droit de propriété” d’une centaine de bâtiments pendant que d’autres doivent vivre dans la rue.
Une fois qu’on a satisfait les besoins fondamentaux, la perspective quantitative du temps de travail fera place à une perspective qualitativement nouvelle de créativité libre. Quelques amis pourront travailler avec bonheur à la construction de leur propre maison, même s’il leur faut une année pour accomplir ce qu’une équipe professionnelle aurait pu faire plus efficacement en un mois. Bien plus de jeu, d’imagination et d’amour entreront dans tels projets, et les logements qui en résulteront seront bien plus charmants, plus bigarrés et plus personnels que ce qui passe aujourd’hui pour “convenable”. Ferdinand Cheval, facteur rural français du XIXe siècle, a consacré tout son temps libre pendant plusieurs décennies à la construction de son “palais idéal”.
Les gens comme Cheval sont habituellement qualifiés d’excentriques, mais ils ne sont exceptionnels que par le fait qu’ils continuent à exercer la créativité innée que nous avons tous, mais que nous sommes généralement persuadés de refouler à l’issue de la première enfance. Une société libérée verrait ce genre de “travail” se multiplier, projets décidés librement, qui seront si engageants que les gens ne penseront pas plus à compter leur “temps de travail” qu’il ne pensent aujourd’hui à compter les caresses amoureuses ou à essayer d’économiser sur la durée d’une danse.

L’absurdité de la plupart des emplois actuels

Il y a cinquante ans, Paul Goodman a estimé que moins que dix pour cent du travail qu’on effectuait alors suffirait à satisfaire les besoins humains fondamentaux. Quel que soit le chiffre exact (il serait encore plus bas maintenant, bien qu’il dépende évidemment de ce qui est considéré comme besoin fondamental ou raisonnable), il est évident que la plus grande part du travail actuel est absurde et inutile. Avec l’abolition du système marchand, des centaines de millions de gens qui sont maintenant occupés à la production de marchandises superflues, ou à leur publicité, à leur emballage, à leur transport, à leur vente, à leur protection (vendeurs, commis, contremaîtres, administrateurs, banquiers, agents de change, propriétaires, chefs syndicalistes, politiciens, policiers, avocats, juges, geôliers, gardes, soldats, économistes, publicitaires, fabricants d’armes, douaniers, percepteurs, agents d’assurances, conseillers financiers, ainsi que leurs nombreux subordonnés) seront tous libérés pour partager les quelques tâches réellement nécessaires. Ajoutez les chômeurs qui, selon un rapport récent de l’O.N.U., constituent plus que 30% de la population mondiale. Si ce chiffre semble important, c’est qu’il comprend sans doute les prisonniers, les réfugiés et bien d’autres gens qui ne sont pas ordinairement comptés dans les statistiques officielles du chômage parce qu’ils ont renoncé à chercher du travail, comme ceux que l’alcoolisme ou les drogues ont rendus incapables de travailler, ou qui sont tellement écoeurés par l’éventail des emplois possibles qu’ils consacrent toute leur énergie à esquiver le travail en recourant au crime ou à des expédients.
Ajoutez les millions de gens âgés qui aimeraient bien s’engager dans des activités dignes d’intérêt, mais qui sont maintenant relégués dans une retraite passive et ennuyeuse. Et les jeunes, voire même les enfants, qui seraient stimulés par projets utiles et éducatifs s’ils n’étaient pas enfermés dans des mauvaises écoles conçues pour inculquer une obéissance passive.
Enfin, il convient de prendre en compte la grande quantité de gaspillage qui se produit y compris à l’occasion de la réalisation de travaux indiscutablement nécessaires. Les médecins et les infirmières, par exemple, consacrent une grande partie de leur temps (en plus de celui qui est consacré à remplir les formulaires d’assurances, à envoyer les factures aux clients, etc.) à essayer sans grand succès de neutraliser toutes sortes de problèmes d’origine sociale tels que les accidents du travail ou de la circulation, les indispositions psychologiques, les maladies causées par le stress, la pollution, la sous-alimentation ou les conditions insalubres, sans parler des guerres et des épidémies qui les suivent souvent - problèmes qui disparaîtront en grande partie dans une société libérée, laissant les travailleurs médicaux libres de concentrer sur la médecine préventive.
Il faut prendre aussi en considération la quantité importante de travail gaspillé intentionnellement : la suppression de méthodes qui allègent le travail parce qu’elles risquent au même temps de supprimer son emploi ; le fait de travailler aussi lentement que possible ; le sabotage des machines pour faire pression sur les patrons, ou simplement par rage ou frustration. Sans oublier les absurdités révélées par la “loi de Parkinson”, selon lequel toute tâche finit par occuper tout le temps disponible, du “principe de Peter”, selon lequel chaque employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence, et d’autres tendances semblables qui ont été moquées avec tant d’esprit par C. Northcote Parkinson et Laurence Peter.
Enfin, il faut prendre en compte la quantité de travail gaspillé qui sera éliminée quand les produits seront faits pour durer, et non plus pour se détériorer ou se démoder de manière à ce que les gens doivent continuellement en acheter de nouveaux. Après une brève période de production intensive pour fournir des biens durables de haute qualité à tout le monde, bien des industries pourront être ramenées à des niveaux d’activité très modestes : juste assez pour renouveler ces biens et pour les améliorer de temps en temps lorsqu’on a développé une innovation vraiment utile.
À prendre en considération tous ces facteurs, il est facile de voir que dans une société organisée raisonnablement, la quantité de travail nécessaire pourrait se réduire à un ou deux jours par semaine.

La transformation du travail en jeu

Mais une réduction quantitative aussi radicale conduira à un changement qualitatif. Comme l’avait découvert Tom Sawyer, quand les gens ne sont pas obligés de travailler, même la tâche la plus banale peut paraître originale et fascinante : Le problème n’est plus comment la faire faire à des gens, mais comment satisfaire tous les volontaires. Il serait peu réaliste de s’attendre à ce que les gens travaillent à plein temps pour réaliser des tâches désagréables et dénués de sens sans y être obligés par la surveillance ou contraints par des motivations économiques. Mais la situation sera bien différente quand il ne s’agira que de consacrer dix ou quinze heures par semaine à des tâches utiles, variées, auto-organisées, et ce de son propre gré.
De plus, une fois qu’ils se seront engagés dans des projets qui les passionnent, la plupart des gens ne voudront pas se limiter à ce minimum. Cela réduira les tâches nécessaires à un niveau encore plus minuscule pour ceux qui pourraient manquer d’un tel enthousiasme. Pas besoin d’ergoter sur le terme travail. Le travail salarié doit être aboli. Le travail sensé et librement choisi peut être tout aussi amusant que n’importe quelle autre forme de jeu. Notre travail actuel produit généralement des résultats pratiques, mais pas ceux que nous aurions choisis, tandis que notre temps libre, dans une grande mesure, se borne à des futilités. Avec l’abolition du salariat, le travail deviendra plus ludique, et le jeu plus actif et plus créatif. Quand les gens ne seront plus rendu fou par leur travail, ils n’exigeront plus des distractions passives et idiotes pour s’en remettre.
Je ne veux pas dire que ce soit mal de trouver agréable des divertissements insignifiants. Mais il faut reconnaître qu’une grande partie de leur attrait vient du manque d’activités plus satisfaisantes. Quelqu’un dont la vie manque d’aventure réelle peut trouver un peu d’exotisme en collectionnant des artefacts d’autre temps et d’autre lieux. Quelqu’un dont le travail est abstrait et fragmenté peut se donner beaucoup de peine pour produire effectivement un objet concret et complet, même si ce n’est rien d’autre qu’un bateau dans une bouteille. Ces hobbies et bien d’autres révèlent la persistance des élans créateurs qui s’épanouiront réellement quand on leur donnera libre cours sur une plus large échelle. Imaginez comme les gens qui aiment bricoler ou cultiver leur jardin se passionneront pour la recréation de tout leur environnement ; et comme les milliers d’amateurs des chemins de fer sauteront sur l’occasion de reconstruire et de faire marcher les modèles améliorés de réseaux ferrés qui seront un des principaux moyens de réduire la circulation routière.
Quand les gens sont en butte aux soupçons et aux règlements oppressifs, il est normal qu’ils essayent de travailler aussi peu que possible. Mais une situation de liberté et de confiance mutuelle génère inversement une tendance à mettre sa fierté à faire le meilleur travail possible. Bien que certains travaux dans la nouvelle société seront plus appréciées que d’autres, les rares tâches qui sont vraiment difficiles ou désagréables attireront probablement des volontaires plus qu’il n’en faut, répondant au frisson du défi ou au besoin de reconnaissance, si non au sens des responsabilités. Même à présent, bien des gens sont heureux de contribuer à des projets louables, s’ils en ont le temps. Ils seront bien plus nombreux à le faire quand ils n’auront plus à s’inquiéter de pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Au pire, les rares tâches complètement impopulaires devront être exécutées par roulements et tirées au sort jusqu’à ce qu’elles puissent être automatisées. Ou bien il pourrait y avoir des enchères pour savoir si quelqu’un serait disposé à les réaliser, disons, pendant cinq heures la semaine au lieu du travail ordinaire de dix ou quinze heures, ou contre quelques crédits supplémentaires.
Les types non-coopératifs seront probablement si rares que le reste de la population pourra les laisser tranquilles plutôt que de prendre la peine de les contraindre à fournir leur petite quote-part de travail. À un certain niveau d’abondance, il est plus simple d’ignorer les quelques abus qui pourraient se produire plutôt que d’enrôler une armée de contrôleurs, comptables, inspecteurs, délateurs, indicateurs, gardes, gendarmes, etc. pour fourrer leur nez partout, contrôler tous les détails et punir toutes les infractions. Il n’est pas réaliste d’espérer que tout le monde soit généreux et coopératifs quand il n’y a pas grand-chose à distribuer, mais un surplus matériel important créera une grande “marge d’abus”, de sorte que cela n’aura pas d’importance si quelques personnes ne fournissent pas leur quote-part, ou si elles prennent un peu plus que ce qui leur revient. L’abolition de l’argent empêchera d’en prendre beaucoup plus. La plupart des appréhensions quant à la faisabilité d’une société libérée proviennent de la croyance enracinée que l’argent (et donc aussi son protecteur nécessaire : l’État) existera toujours. Cette combinaison monétaire-étatique crée des possibilités illimitées d’abus (par exemple des législateurs stipendiés introduisant subrepticement des points faibles dans les lois fiscales, etc.) ; mais dès qu’elle sera abolie, les mobiles et les moyens de tels abus disparaîtront. La qualité abstraite des rapports marchands permet à une personne d’accumuler anonymement des richesses en privant indirectement des milliers d’autres des choses essentielles à la vie. Mais avec l’abolition de l’argent, toute monopolisation des biens serait trop maladroite et trop visible.
Quelles que soient les autres formes d’échange qui pourront exister dans la nouvelle société, la plus simple et probablement la plus commune sera le don. L’abondance générale rendra facile d’être généreux. Le don est amusant, il procure des satisfactions et il élimine l’ennui d’avoir à faire des comptes. Le seul calcul qui subsistera sera celui qui sera lié à la saine émulation mutuelle. “La communauté voisine a donné telle chose à une région moins aisée ; nous devrions pouvoir en faire autant.” “Ils ont organisé une fête formidable ; essayons de faire encore mieux.” Un peu de rivalité amicale (pour savoir qui peut inventer la recette la plus délicieuse, cultiver un légume supérieur, résoudre un problème social, inventer un nouveau jeu) profitera tout le monde, même aux perdants.
Une société libérée fonctionnera probablement à peu près comme une fête potluck (où tout le monde apporte un plat). La plupart des gens aiment préparer un plat qui sera apprécié par les autres. De sorte que même si quelques personnes n’apportent rien, il y a quand même assez pour tous. Il n’est pas nécessaire que tout le monde contribue pour une part exactement égale, parce que les tâches sont si minimes et partagées entre un si grand nombre de gens que personne n’est surchargée. Comme tout le monde participe ouvertement, il n’y a pas besoin de contrôler les gens ou d’instituer des pénalités pour sanctionner le refus de coopération. Le seul aspect “coercitif ”, c’est l’approbation ou la désapprobation des autres participants.
L’approbation encourage les contributions, tandis que même une personne tout à fait égoïste se rendra compte qu’on commence à la regarder d’un sale oeil et qu’on finira peut-être par ne plus l’inviter si elle néglige constamment de contribuer. L’organisation n’est nécessaire que quand il y a un problème. S’il y a souvent trop de desserts et trop peu d’entrées, le groupe pourra décider qui doit apporter quoi. Si quelques personnes généreuses finissent par prendre une trop grande part au nettoyage, une douce poussée suffira pour décider les autres à proposer leurs services. Ou bien on met au point un roulement systématique. Aujourd’hui, bien sûr, une telle coopération spontanée est l’exception, qui ne se rencontre pratiquement que là où les liens communautaires traditionnels ont subsisté, ou parmi des petits groupes de pairs dans les régions où les conditions ne sont pas trop dures. Dans le monde où les loups se mangent entre eux, c’est normal que les gens ne se préoccupent que de leur propre intérêt et se méfient d’autrui. À moins que le spectacle ne les sollicite par quelque “histoire à dimension humaine” sentimentale, ils ne s’intéressent généralement que très peu à ceux qui sont en-dehors de leur cercle immédiat. Pleins de frustrations et de ressentiments, ils peuvent même éprouver un plaisir méchant à gâter les plaisirs des autres.
Néanmoins, malgré tout ce qui décourage leur humanité, la plupart des gens aiment se